L’émancipation

Ils se réunissent certains soirs d’été dans un vaste ciel au-dessus de la rivière pour d’interminables ballets, jusqu’à la nuit. Ils vont et viennent, tournent, se mélangent, se séparent en deux groupes qui s’éloignent l’un de l’autre puis se jouxtent, se frôlent, se traversent à toute vitesse en miroitant de leurs ailes noires comme des poissons, en clamant des airs de chœurs antiques.
Nul doute qu’ils jouent, qu’ils exultent.
Dix fois j’arrête ma promenade pour les contempler, sur cette berge très fréquentée mais c’est à peine si quelque enfant comme par mégarde leur prête attention.
Le peuple des corbeaux freux vit près de nous et nous donne ce spectacle inouï d’une création commune spontanée, où tous les talents participent — le moindre petit talent, à l’instar de la moindre parcelle de l’eau dans la rivière — où chacun joue son rôle.
Je reste le nez en l’air à les regarder aller et venir, animer le ciel de leur flot ruisselant, de leurs grands drapés, de leur clameur, à imaginer l’humanité (nous, la petite dernière, dit-on, des espèce apparue sur la planète) s’exprimant à ce niveau de créativité harmonieuse, s’emportant si haut au-delà de ses luttes, de ses regrets, de ses griefs, ne se prenant plus les pieds dans les fils coupants de ses désirs complexes, ne s’étranglant plus dans les liens de familles, de patries, de professions, de religions. Mais ce ne serait plus l’humanité.

P1130255r

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