Individus

Allée du parc de Saint-Cloud, 1908

Je me suis vite aperçu que ce Nous dont je parlais n’avait pas de réalité pour la plupart de mes lecteurs. C’était comme un gouffre qui venait soudain nous séparer.
Un peu désemparé, je me suis trouvé à rejoindre ce grave et calme Martin Buber :
Je et Tu , ces piliers qu’il posait dans le vide de l’homme.
Il y avait aussi l’autre couple verbal : Je-Cela, dans lequel Cela pouvait aussi bien être Il ou Elle.
Martin Buber pointait la dualité de l’homme, qui dans son expérience du monde (Je-Cela) reste clos en lui-même : La connaissance empirique se passe « en lui » et non entre lui et le monde, alors que : Le mot fondamental Je-Tu fonde le monde de la relation.

Je reviens à cette mésentente du Nous. On peut écrire « nous » dans l’intention de comprendre (d’intégrer) un certain nombre de personnes dans son propos comme on partagerait une identité, une parenté, une proximité.
Je me souviens quand tout petit je l’ai appris ce « nous ». C’était en colonie de vacances, je l’ai appris et adopté, et entonné : c’était une chanson « Nous Nous Nous sommes les carabiniers… Dans la troupe y’a pas d’jambes de bois, y’a des nouilles mais ça n’se voit pas ». Voilà resurgi bien à propos ce refrain tout à fait joyeux et entraînant qui rythmait nos pas au long des promenades.
Presque un gouffre aussi, les six décennies qui me séparent de cet enfant que j’étais, tout un paysage en tous cas, au bout duquel j’ai rejoint un autre Nous, celui de la collectivité humaine qui, apparemment, n’est pas une réalité partagée par beaucoup de mes lecteurs. Ils ont lu un « nous » formel, qui ne renvoie qu’à lui ou elle ou moi moi moi : une collection d’individus. Et qui réclament autonomie et libre-arbitre.

Henri Rousseau, Allée du parc de Saint-Cloud, 1908

4 réflexions au sujet de “Individus”

  1. Grande beauté du tableau d’Henri Rousseau, ces arbres, ces couleurs, cette trouée et ces autres qui vont et viennent. Le texte a l’intérêt de pose des questions dont le développement peut aller à l’infini. Si je le compare au précédent, je pourrais ressentir mon « tigre » prêt à bondir à nouveau quand je lis « nous sommes devenus insensibles » qui feint d’exclure ceux dont la sensibilité vive a souffert aux images d’Alep ou aux destructions de la forêt amazonienne. Il s’en produit comme une double communauté, le « nous » des « bons » sensibles car, bien sûr, cette phrase est à lire au second degré et celui des « mauvais » insensibles.
    Ici, dans ce nouveau texte, j’adhère à la pensée de Martin Buber qui, du « je » au « tu » invite une altérité…Mais la signification de son « cela » me semble opaque.
    Le titre? Là encore, il pourrait renvoyer à une entièreté, non plus globalisée mais personnelle. Je préfère l’idée de « dividus » qui insiste plus sur une divisibilité de chacun par chacun ou du conscient par l’inconscient, ce qui renvoie davantage à des singularités partagées.
    Je ne pense pas que « tes » lecteurs soient tombés dans une interprétation aussi peu nuancée que celle que tu leur prête. Je crois pour ma part plus à un partage des singularités qu’à une « collectivité  » humaine telle que ton « nous » la suppose. Bon, mais pour toi, ma lecture de « nous » me désigne comme « individualiste » M’accorderas-tu mon « dividualisme »?
    Et j’ai aimé ton souvenir d’enfance. Bonne journée à « toi ».

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    1. J’en appelle en effet à une prise de conscience de notre existence collective en tant que groupe social humain qui a perdu l’essentiel de sa capacité à recevoir les informations du milieu qui l’entoure et à s’en laisser affecter, l’affectant à son tour. En d’autres termes, ce que nous avons perdu en grande partie — quand je dis que nous sommes devenus insensibles — c’est l’altérité du monde dont nous procédons, dont nous partageons et entretenons l’énergie. Nous nous sommes transformés en un système qui ressemble de plus en plus à un énorme robot dont nous sommes les rouages. Il nous reste de l’humain, encore !, c’est pourquoi ce cri d’alerte. Je ne suis pas de ceux qui disent « c’est pas moi c’est les autres ! » De cette évolution collective personne ne peut s’en exclure : nous ne sommes pas des individus (sauf pour les flics), nous ne sommes pas des noyaux fermés et séparés, c’est le sens de mes petits textes. Je suis bien heureux qu’il ne t’ait pas échappé puisque tu y réponds par ton « dividualisme ». Merci Noëlle. Le « Cela » de Martin Buber ne peut être développé ici. Son interférence avec ce que nous débattons ici est grande. Nous pourrons en parler par ailleurs si tu veux.

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  2. Ce Nous avait plutôt fait écho en moi à l’Il y a de Levinas, comme l’enfant de Rousseau cognant de la tête de sa poupée au silence du monde…

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