surpris

surpris-1891

Ailleurs.

La musique vous surprend, dans ce silence. Elle est si proche. Elle souffle, elle pianote, elle glisse contre vous. Derrière vous elle passe comme quelqu’un qui vient de vous frôler, une épaule sombre qui a murmuré quelque chose avant de disparaître, cachée derrière le chuintement, la dégringolade de sons boisés. Les notes répétées, rebondies, marimbas, flûtes, la famille des balafons réunie dans une grande chambre d’écho sous les bambous, face aux cordes gourmandes en fête, qui se chevauchent, s’égosillent, cavalcade de troupeaux gloussants, glissants dévalant, escaladant, éclaboussant presque à votre nez. Les petites éclosions moussues comblent d’étonnement comme si des fleurs s’épanouissaient sur la neige. Sur une grande table de bois s’étale un tapis de blancheur lumineuse. Glissades de reflets. Accents de cymbales sur des languettes vertes flexibles, pointes, chuchotis, gouttes, louches lâches, lumière roule, foule, feule. Nappe bleu ciel déployée, toutes les couleurs d’une matinée d’hiver dans un jardin vous environnent, vous touchent, vous font signe, vous emboîtent le pas, vous font danser. C’est la musique du dégel, c’est l’eau qui se régale, qui régale terre, ciel, feuillages, oiseaux et promeneurs.

Seul point commun bien sûr, le titre, avec le tableau d’Henri Rousseau

à l’aplomb

H. Rousseau1897

La nuit, dans mon intérieur nuit, il y a la place pour tout,
le monde est tellement vaste
mais il n’est pas infini
enclos dans le sommeil, ce que je vis fait suite au jour
et suite aux jours lointains
un épanouissement d’évidences, enclos dans la nuit
comme dans la poche utérine, on continue de grandir,
ou d’évoluer, dans ce berceau, cette bulle,
ce fruit dans les branches, on se laisse porter
tandis que la lune tourne, penche, on se dessine au ciel étoilé.

La nuit, l’écolier rêveur la mettra dans son cartable sur son dos.
La nuit que l’on avalera doucement avec le café,
qu’on laissera flotter dans sa pensée.
La nuit qui toujours se recouche à notre lever,
et reste là, méconnaissable dans le jour,
et lui donne son aplomb.

Henri Rousseau, La bohémienne endormie.

Individus

Allée du parc de Saint-Cloud, 1908

Je me suis vite aperçu que ce Nous dont je parlais n’avait pas de réalité pour la plupart de mes lecteurs. C’était comme un gouffre qui venait soudain nous séparer.
Un peu désemparé, je me suis trouvé à rejoindre ce grave et calme Martin Buber :
Je et Tu , ces piliers qu’il posait dans le vide de l’homme.
Il y avait aussi l’autre couple verbal : Je-Cela, dans lequel Cela pouvait aussi bien être Il ou Elle.
Martin Buber pointait la dualité de l’homme, qui dans son expérience du monde (Je-Cela) reste clos en lui-même : La connaissance empirique se passe « en lui » et non entre lui et le monde, alors que : Le mot fondamental Je-Tu fonde le monde de la relation.

Je reviens à cette mésentente du Nous. On peut écrire « nous » dans l’intention de comprendre (d’intégrer) un certain nombre de personnes dans son propos comme on partagerait une identité, une parenté, une proximité.
Je me souviens quand tout petit je l’ai appris ce « nous ». C’était en colonie de vacances, je l’ai appris et adopté, et entonné : c’était une chanson « Nous Nous Nous sommes les carabiniers… Dans la troupe y’a pas d’jambes de bois, y’a des nouilles mais ça n’se voit pas ». Voilà resurgi bien à propos ce refrain tout à fait joyeux et entraînant qui rythmait nos pas au long des promenades.
Presque un gouffre aussi, les six décennies qui me séparent de cet enfant que j’étais, tout un paysage en tous cas, au bout duquel j’ai rejoint un autre Nous, celui de la collectivité humaine qui, apparemment, n’est pas une réalité partagée par beaucoup de mes lecteurs. Ils ont lu un « nous » formel, qui ne renvoie qu’à lui ou elle ou moi moi moi : une collection d’individus. Et qui réclament autonomie et libre-arbitre.

Henri Rousseau, Allée du parc de Saint-Cloud, 1908

nous

l'enfant à la poupée-r

Nous sommes devenus insensibles.
À ce point que l’agonie de la planète nous laisse indifférents.
Cette carapace de protection qui nous a métamorphosés en cloportes ne nous est pas apparue un beau matin dans toute son horreur.
Elle n’est pas le fruit de la caresse du printemps
mûri dans la lumière d’un bel été.
Tout au contraire. Elle est la fleur qui ne s’ouvre pas, le bourgeon qui avorte, la feuille qui ne voit jamais le jour.

C’est peut-être l’histoire de notre siècle dévasté par des guerres qui nous ont forcés à nous aguerrir. C’est peut-être l’histoire de tous les siècles, de toutes les violences inhumaines que l’on croit tombées du ciel alors qu’elles ne sont bel et bien qu’humaines
que le fruit de cette schizophrénie bien à nous,
latente, avérée ou insidieuse.

 

Henri Rousseau, L’enfant à la poupée, 1904