Le peintre était parti avec l’idée de rapporter quelque chose de cette sortie. L’écrivain aussi. Seul le musicien n’attendait rien de particulier. Voilà qui me donne à réfléchir (un crayon réfléchit-il, ou ne fait-il que refléter, car tout est déjà là, il met en lumière, dira-t-on). Tout est déjà là : ils marchent à trois, c’est maintenant bien établi. L’un peint, l’autre écrit, le troisième joue du piano, ils ont besoin de cette alternance qui les encourage, les anime, les inspire. Pourquoi sortir le bout de sa mine pour établir cela, devant témoins, devant vous, devant toi (s’il y a Je, il y a Tu, Martin Buber l’a bien montré, je n’y reviens pas), pourquoi ? Parce que Je ! Parce que Tu ! ou Vous ! (des sujets parlants et non pas des objets dont on parle). C’est donc cela qui est tout autour de moi, bien visible, et que je suis chargé de refléter, d’écrire (de te refléter, de t’écrire), pour établir la vérité. On n’est pas au tribunal, dis-tu, oui, c’est vrai, je ne parle pas au juge, ni à la société toute entière, mais à toi seulement, sinon Je n’existerais pas, Je ne serais qu’un il, qu’un clone dans le défilé des contacts virtuels (au mieux ; et au pire sous l’uniforme).
Je m’échauffe, tu le vois, le frottement de la mine sur le papier dégage de l’énergie thermique. C’est la preuve que j’existe. S’ils sont trois, je suis le quatrième. D’ailleurs, ces trois-là qui se succèdent dans le même appartement, dans le même corps, en cachent sûrement bien d’autres que je ne connais pas encore. Eux ne se donnent pas toujours la peine de prendre conscience de tout cela : leur succession, leurs substitutions, ils m’en confient l’écriture, ils me chargent d’en prendre conscience (l’écrivain n’est pas le dernier), eux adorent l’inconscient, pour eux trois, je suis un outil, ils me lisent et s’imaginent avoir trouvé par eux-mêmes ce qu’ils n’ont fait que déchiffrer, ce reflet d’eux que je leur offre.
J’ai du peintre la faculté de mélanger, de l’écrivain celle de penser, et celle de chanter du musicien. Ils m’ont pris en mains, ils ont été peut-être malgré eux mes modèles. Mais je sais les mélanger tous les trois, je les réunis dans le filament gris et souple de l’écriture, comme si je leur donnais à chacun leurs deux parts manquantes, leur plénitude tant espérée. Mais je ne les laisse pas dormir sur leurs lauriers. Moi aussi je prends des cours avec monsieur Temps et même monsieur Nuit, j’apprends à ouvrir les yeux, à tenter d’aller de l’avant. Je partage l’écoute du musicien. Le musicien ne dit rien, il n’a pas (il n’a plus, depuis qu’il sait mesurer la lenteur de ses progrès) l’ambition comme le peintre et l’écrivain de révolutionner le monde, il n’a, à chaque petit regain d’énergie, que l’excitation d’apprendre. Il est touchant, il me rassure. Ici, dehors, la musique est à son comble, oiseaux, jets d’eau, bruits de la rue, je me laisse assourdir dans le soleil pour écrire finalement une trace qui glisse en silence, je ne suis pas comme l’apprenti pianiste dont les doigts plongent dans les sons, ou comme le peintre dans les couleurs, un faiseur de beauté, je ramène au bout de ma mine la profusion de la diversité et des contradictions. Sauf quand le texte, repu, achevé, se met à chanter, comme les fleurs devant moi, ces grosses boules blanches si légères qui se balancent et sont constituées chacune de mille petites fleurs assemblées comme une sphère écumeuse, si elles chantent ce n’est pas à l’oreille mais à la lumière, à la brise imperceptible qu’elles effleurent de leur parfum, de leurs baisers humides veloutés, de leur danse nonchalante au bout de longues branches feuillues.

Sculpture de Victor Brauner

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