Je déserte les lieux, avec une sorte d’élan chaleureux, dans la rue cette économie du vivre que l’on acquiert avec l’âge, cette perméabilité, cette appartenance à tout et à rien.
Simultanément, tout bouge. Il y a de la vie — c’est un mobile de Calder — n’a presque pas l’air de bouger, paradoxalement car c’est l’air qui a toute la place et qui bouge et bouge tout. Tous regardent, tous écoutent, quelqu’un parle, donne quelque chose à penser, laisse un air à chanter. Les petits pas du piano-cheval viennent trottiner là-dedans et toute la musique se lève comme une brise et l’accompagne. La feuille encore mouillée tangue et veut balancer si je la soulève, se rouler, un peu trop lourde elle plie, il faut la reposer. Il ne faut pas mettre tous ses yeux dans le même panier (écrit le crayon, à l’aveugle, toujours, il ne réfléchit pas avant de bouger mais il est très sensible à tout ce qui se passe, la mine, verticale, enregistre les notes les unes au-dessus des autres ou en différé). Peut-être est-ce un grain de soleil, Hélios, que vous avez laissé tomber par inadvertance sur les vaguelettes et qui joue sans plus s’arrêter, comme le temps qui ralentit, s’assombrit, déjà disparaît dans la nuit comme le cormoran dans la rivière.
Je suis maintenant dans le bus, attrapé au vol, sans réfléchir, juste pour échapper au passé, m’extraire de moi-même comme dirait peut-être monsieur Temps, projeté dans la société de mes semblables dissemblables, accoutrés avec des vrais vêtements, poche arrière du jean gonflée d’un téléphone prestement tiré, tendrement caressé, chargés de sacs, de soucis, de stress, de rires, de peurs et de secrets, élancés vers leur station. Sans me connaître j’ajoute mon corps et ceux de mes invisibles que je découvre déjà transparaissant parmi eux tous et toutes, déjà visibles, même Temps, Nuit, Soleil, piano, cheval, poisson de rivière, oiseau des arbres et des forêts. Arrêt Vigny, arrêt Déportation, Champollion, Zone artisanale, Saint-Robert, je suis en terre inconnue et parfaitement intégré dès le premier instant, ma bizarrerie dans les leurs, le ciel au-dessus, la mer instable, profonde, roulant brune et noire et bleue. Je recharge le pinceau d’un magnifique brun Van Dyck puissant courant comme un chien. J’embrasse des oreilles les musiques sorties de toutes parts, choisies avec grâce, tendre espoir, inconsciente finesse et offertes mieux, beaucoup mieux me plaît à dire maintenant, qu’autrefois à l’église quand enfant je devais suivre, apprendre la communauté, le respect, la crainte, la bienséance. C’est le bordel ici, pense-t-on sans le dire, on en a plein la prune des conneries des cons et des sales cons. Mais je n’ai plus peur, je n’ai plus besoin de me battre — ou du moins… car rien n’est jamais définitif, avant la mort. La mort est tranquille. Still life. Elle est partout, au milieu de nous, c’est la face cachée de tout. J’aime la voir, j’en fais mon affaire, non pas en peintre je n’ai pas ce talent, sinon pour l’admirer, mais en écriture, héraclitéenne.
Le chauffeur de bus nous ramasse tout le long du trajet, il nous relâche aussi plus loin sur le trottoir et jusque en zone rase disparate où des hangars indifférenciés reliés par des camions masquent de probables activités. Peut-être est-ce là le cœur ou le poumon de la société.
Et je pense à mon adolescente qui passa une semaine de vacances dernièrement avec moi et restait des heures sans rien dire regardant le jour finir le soir tomber la nuit s’installer dans la rue désertée où nous sommes allés marcher. C’est maintenant que je sens mieux comme elle cherchait le dedans dehors et le dehors dedans. Puisque c’est ainsi aussi que je les trouve.

Calder

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