Je veux bien écrire, dit le crayon, pas la peine de me le répéter comme ça. Je suis au courant de tout ce que tu as pensé, que tu me laissais la bride sur le cou le temps de la promenade mais au bout du chemin, quand tu t’arrêteras ce sera à moi de jouer, je pourrai me calquer sur la rivière et débiter, débiter, couler, couler avec cette belle tranquillité, cette détermination, cette imperturbable raison d’être qui est pour moi d’écrire, comme pour elle de couler. Je n’aurai pas à me soucier de la couleur, de l’odeur, de quelque apparence ou effet que ce soit sur l’alignement des arbres ou des monts ou des vaches s’il y en a, tout ce qui pourrait me regarder me laissera indifférent. Tu attends de moi que je sois cette rivière, c’est bien cela ? C’est la raison pour laquelle tu voulais me faire écrire le journal de la rivière… je ne suis pas fou, je comprends tout maintenant.
Au fond, je te dois beaucoup, moi aussi. Si tu t’es abondamment servi de moi, je n’ai pas moins bénéficié de ton emprise, de ton obstination à m’utiliser. J’ai appris à travailler. J’étais un mystérieux tube de graphite, une fine rivière grise solidifiée, remontée du fond des âges, étrangement souple, apte à laisser trace, à dessiner et à écrire, intelligente tu n’en doutes pas, loin d’être ton outil, ton objet, ton instrument, nous sommes d’accord, je suis comme ton fils, c’est bien ainsi que je le sens aujourd’hui lorsque je me promène en silence. Tu as agi sur moi pour ton avenir, sans te l’avouer, certes, mais me voilà un grand adolescent tu ne crois pas, à cet âge où l’on se voit plus grand que le père, où l’on est, non pas son avenir mais le nôtre et celui du monde tout entier, celui du monde futur. Alors je te le dis : non, je n’écrirai pas pour toi aujourd’hui, pas comme tu l’entends. Aurais-tu cru que je pouvais écrire dans le silence, sans toi, sans ton papier, sans ton regard et ton contrôle, en toute liberté sans te rendre des comptes…

Tu as raison. Pourtant, tu vois, je viens de t’entendre et de te traduire dans ma langue. J’ai une drôle d’impression : que nous pourrions presque échanger nos places… que nous ne sommes plus, à l’instant, des adolescents. Pas encore des adultes, certes… mais le serons-nous un jour, ça paraît tellement difficile.

Laisser un commentaire