Je suis en métamorphose. Je transpire, oui, je me dépiaute. J’ai senti les sabots du cheval passer dans mes doigts, sans douleur, un petit coup, une densité, un poids inhabituel et c’était tout. Et presque à la suite un oiseau, peut-être un merle s’envolant, frôlant mes phalanges. Pas plus. Mais je sais ce qu’il en est, c’est inexorable — du moins je l’espère — si je ne prends pas la fuite, peu à peu je vais être ce cheval, cet oiseau.
Ils se croisent, ils s’entrecroisent entre le piano et la table, comme s’ils tissaient, passant un fil après l’autre, chacun son tour, le crayon glissant sur le papier, la musique sur le clavier, puis se relevant, se repenchant sur la feuille, se rasseyant sur le tabouret, voilà ce qu’ils fabriquent.
Je suis aussi une roche métamorphique dit le crayon. Je ne suis pas né de rien, mais il faudra être très observateur pour en déceler les traces, en parcourir les chemins, les traces elles-mêmes comme les chemins se métamorphosent. Mes doigts dit le piano, mes doigts mes sabots mes dents mes ailes, crois-tu qu’ils sont du vent, des illusions, ou imagines-tu leurs rencontres, leurs frottements, leurs frictions, toutes les échappées qu’ils ont pu connaître. Un fil passe du crayon au clavier, un autre le croise du piano au papier, un morceau de temps, un morceau de nuit, un morceau de soleil se matérialise en phrase musicale, court sur le papier, transpire avant de disparaître. Ils auraient plus que jamais besoin du cheval pour l’enfourcher et se laisser emporter, des jambes pour marcher, de leurs yeux pour voir et réintégrer le paysage. Mais ils ne se voient pas, plus jamais, des citoyens de cette vieille cité figée entre ses murs.

Marc Chagall

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