De nouveau sur le chemin des bœufs (ceux du halage) qui faisaient remonter la rivière aux péniches, aux lourdes barges chargées de tout, aux bennes emplies de sable de ciment de galets de poutres qui ont permis de construire des villes et des bourgs, et pour eux (les bœufs) des étables ou des hangars, des abattoirs, sur ce chemin rendu aux flâneries où me saluent en passant deux hommes nonchalants dont l’un porte sur le creux d’une main la récolte de groseilles qu’il vient de faire juste en se penchant sur le bas-côté et qu’il passe une à une régulièrement de l’autre main entre ses lèvres tout en parlant. Ici des générations de promeneurs tranquilles ont succédé à l’industrieux vacarme du transport fluvial, la rivière elle-même devenue tranquille sous la férule d’un barrage en amont, égale, suivant son cours descendant, vif mais jamais routinier, andante ou allegro, con moto ou presto, à travers les chants d’oiseaux maintenant rejoints par un grommelot de grenouilles. Certains merles aujourd’hui sont des plus véhéments, comme tenant à dire leur vérité du jour à l’oreille des sourds. Aussi évidents, les puissants troncs de pins qui s’alignent à mes côtés, impératifs et sinueux, me parlent aux tripes, me croquant au-dedans du corps des esquisses d’écorces habitées de forêts, me coiffent de leur hauteur d’un ciel de vent doux. C’est-à-dire m’assurent et me réassurent que tout existe bien malgré moi et quoi que je pense, qu’il est grand temps de sortir de ma grotte et d’ouvrir les yeux. Une pie majestueuse se met au balcon d’une branche au-dessus de moi, poitrine blanche rebondie, longue queue de satin noir étirée en dessous, l’aile écartée du bec lissée en éventail puis envolée, en silence toujours, allant danser dans l’herbe. De même monsieur Nuit (si c’est lui) qui s’impatientait dans mes jambes et mes genoux, sauta dehors, atterrit sur le banc un instant, brillant comme une grosse fourmi.

Afifa Aleiby