Monsieur Nuit avait une grosse moustache, autrefois lorsque j’étais enfant, c’est ainsi que je le voyais — une grosse moustache grise sous son nez, bombée en forme de nœud de foulard, dure comme un buisson. Un jour mon père m’a dit Mon père n’avait presque pas de barbe, juste une moustache et quelques poils sur le menton, comme toi. J’ai réalisé que mon grand-père avait été monsieur Nuit avant d’être le père de mon père puis le grand-père dans son berceau qui s’étouffait avec la cigarette avant de s’installer pour finir sa vie dans les arbres, ou une de ses vies dans un arbre, et redevenir monsieur Nuit que j’ai connu au bord de la rivière. Bien sûr il a eu plusieurs vies, celle de rémouleur d’histoires et bien d’autres, professeur philologue joueur de harpe et de clarinette, comme j’ai pu découvrir par hasard et se fait aussi appeler monsieur Nocturne, Gaspard de son prénom — Scarbo est un de ses personnages quand il plonge dans le théâtre, où tous les chats sont ses amis. Mais qu’est-ce que tu as à me titiller les jambes, les genoux, les chevilles, comme tu faisais avec les brins de la moustache de grand-père, de tes deux gros doigts, tu me rappelles vos jeux de ficelle à l’un ou l’autre jongleur de ma compagnie des grands-pères réunis, et les petits jouets mécaniques et les poules en chutes de toile cirée cousue rembourrée de laine, il y avait un coq, un cheval et que sais-je encore, le noir pour moi, le jaune pour ma sœur, oui, elle aussi connaît monsieur Nuit, je sais bien, montait sur ses genoux, tirait sur ses bretelles et lui roulait des cigarettes avec les feuilles qu’il lui donnait, garnies des miettes de pain ramassées sur la table et des œufs mimosa qu’elle lui trouvait disait-elle dans la moustache. Il la prenait sous les bras et la mettait par terre quand il allait aux champs voir ses bœufs, ses deux bœufs — nuit et jour ou comment s’appelaient-ils ?

Marc Chagall, Le Père, 1911

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