Chantonnement, fredon, dans la maison aussi je suis au tout monde. C’est une sorte de voix intérieure qui devient chef d’orchestre ou plutôt de la petite bande : le cheval, la nuit, le temps, la rivière, les arbres, les nouveaux venus, le merle qui se laisse de tout près regarder chanter, les bœufs, les nuages, les grands-pères en série.
La chaleur prend beaucoup de place. Je ne sais si cela vient en conséquence mais mes pieds recommencent à gonfler, légèrement mais sûrement si j’en crois mes observations passées et présentes : les retours à la normale se font toujours attendre plus longtemps qu’on voudrait. Je pense à voyager — à pied, bien sûr, et à contre-courant. Je ferme la maison (fenêtres et volets) pour la préserver du soleil. Dans cette pénombre je pense prendre un livre (mon choix semble déjà fait inconsciemment : le plus petit de ma bibliothèque, il tient à peu près dans la paume de ma main, typographié, relié, dos cuir poinçonné de motifs et frappé de lettres à la feuille d’or, couverture et pages de garde décorées à la cuve. Très joli. Publié à Paris chez Hiard, libraire-éditeur rue Saint-Jacques en 1843 : Voyage autour de ma chambre. Au fil des années, j’ai dû le parcourir deux fois. Extrêmement bien conservé, papier encore jeune et tendre, typographie encore vive, sans défaut, qui semble vous parler. Je viens d’en lire quelques pages, je ne sens plus mes chevilles, elles ont dû retrouver la finesse avec la vigueur. J’ai pensé aller les tremper dans un ruisseau que je connais, pas très loin. Mon esprit de voyager même sur place était déjà là — inconsciemment encore une fois — puisque j’ai ce matin même changé le planisphère que j’ai contre un mur pour un plus grand et tout récent.
Voici la fin d’après-midi, une bonne heure pour sortir.
Ce n’est pas au sens du voyage que je pense. Ni au voyage en lui-même, ses lieux, ses circonstances, ses événements. Je pense à l’eau du ruisseau, sa fraîcheur, sa clarté, à l’eau de la Terre, celle qui lui appartient, qui la rend belle et vivante, qui traverse aussi nos corps de la tête aux pieds, chargée sans doute de pesticides, ces poisons que nous avons fabriqués pour tuer une part de nous-mêmes. Le planisphère me regarde, fidèlement à ce qu’il était autrefois sur la table des généraux, il affiche l’état actuel des guerres. Ce n’est pas cela que je voulais voir. Encore une fois j’ai suivi le courant, sans le vouloir. Il n’y a peut-être pas de contre-courant.

Olivier Debré