Le cheval-piano est venu voir où j’en étais. Il s’est glissé — je ne sais pas comme il a fait — discrètement sous mes doigts, et d’un coup je sautais mieux — plus léger, plus souple, plus juste — les obstacles. Je rebondissais sans heurt ou presque le tout premier parcours, nous repartions sur le second, confiants, trop confiants, presque improvisant et il lui fallait récupérer ses pattes, que je ne savais pas maîtriser, que je ne sentais même pas vraiment, il ne pouvait adopter ma fantaisie sans risquer la catastrophe et il quitta la piste d’un écart. Cependant mes mains s’étaient assouplies, tandis que me restaient en tête les chants merveilleux interminables des rossignols qui m’avaient ravi hier sur mon chemin. Je m’étais arrêté, cherchant longuement à les voir mais ils m’avaient laissé chercher, imaginer, loger leurs labyrinthes de trilles et de roulades dans ma tête, inscrire leur liberté irrattrapable dans mon oreille.
Peut-être parce qu’il avait fait si chaud un joli petit oiseau — fauvette à tête noire — était au bord du chemin presque inerte ne cachant pas sa vie légère et précieuse. Je le pris dans mes mains comme dans un berceau et il s’y logea, se laissant prendre en charge, bercer par mes pas. Je demandai de l’eau, il but quelques gorgées, pas plus, refusa tout ensuite, entendait oublier son mal au creux de ma main. Nous avons fait le long chemin jusqu’à la maison sans qu’il n’ait rien voulu d’autre. Quand je le posai finalement sur une jardinière à la fenêtre, de l’eau et des miettes près de lui, il resta maladroitement calé entre des tiges feuillues, immobile, longtemps, puis comme un ressort léger il s’envola jusqu’au toit voisin et bientôt retraversa la rue pour venir se percher de mon côté, sans doute sur le toit.
Le cheval-piano parti, je sens encore dans ma main que nous avons partagée, la place aussi de l’oiseau parti.

Joan Miró