Un air parfumé flotte dans le quartier, suave, léger. Floral, printanier, il glisse entre les murs, le long de chaque rue, il vous soulève et vous donne le sourire. Vous connaissez ce mystère : le tilleul, le grand tilleul de l’arrière-cour d’école, plus haut que toutes les maisons. Il y en a d’autres, qui fleurissent un peu plus tard, qui vont prendre le relais.
Cela dure plusieurs jours. Il m’est arrivé de passer tout près de l’arbre, en dessous, découvrant les innombrables bouquets de fleurs pendantes comme des petites ombrelles ployant sous la lourde pluie — ou suée — du parfum, ou de le retrouver mélangé au soleil du soir, comme une gourmandise, puis le matin, surprise, il est entré dans les maisons, je le respire dans l’escalier avant même d’avoir ouvert la porte sur la rue.
Et dans les rues encore le voilà nouveau, enfantin toujours mais décidé à rester, à occuper le temps et l’espace, cette année — un grand arbre comme celui-ci suffit pour une bonne semaine et je ne sais combien de m².
Dans quelle conversation, dans quels médias ces considérations ont-elles leur place, et leur temps ?
Je n’en parle qu’à ma feuille de papier, que j’avais glissée comme marque-page dans le livre où je suis venu retrouver la société et surtout la présence de Katherine Mansfield, amie proche quoique lointaine inconnue absente de mon ici-maintenant — complexité du réel, défiant le langage, ma bulle fragile de langage, ignorée sur l’océan assourdissant et aveuglant du cours de la guerre du monde, pourtant bien traversé, pour l’heure, par la floraison du tilleul qui emplit mon corps et anime mes propos.
Un jeu de bulles me revient en tête : il y a quelques matins déjà, des petits groupes d’enfants d’école maternelle sont avec leurs accompagnatrices et pédagogues sur l’herbe sous les arbres du centre ville, parmi les passants, en train de jouer aux bulles, d’apprendre à les souffler, à observer leurs trajectoires puis celles d’énormes dés en mousse qu’on jette à deux mains pour les voir retomber devant l’une ou l’autre des petites filles ou garçons en indiquant un nombre de gros points qu’on apprend à reconnaître.
C’est un monde léger, coloré et dansant où le soleil et l’ombre, l’herbe et le vent qui transporte les voix sont invités.
C’est le temps d’une bulle sur l’océan qui attend comme un chat dans un coin du jardin.

Hélène Duclos

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