Tu veux savoir qui tu es !!! Je n’en reviens pas… C’est moi qui aurais pu te poser la question. Je t’ai accepté comme tu es venu. Que les choses soient bien claires. Tu as toujours été un cheval-piano. Tu n’es pas né dans les choux ni dans les betteraves ou dans la prairie du grand West ni dans les steppes de Mongolie. On a pu te raconter beaucoup de choses comme on le fait avec les enfants tellement stupidement. Personne ne sait rien, n’est-ce-pas… Le savoir est postérieur à l’existence. L’existence était là bien avant tout savoir. Le savoir est une pure invention — comment dit-on… superfétatoire… inutile à l’existence. C’est pourquoi je n’en dirai rien, je ne sais rien de toi. Je ne pense pas que tu sois le premier de ton espèce. Tu as toujours été un cheval-piano. Je t’ai découvert un jour, tu avais toutes tes dents sur le clavier et tu riais. Je t’ai chatouillé légèrement et tu as remué les pattes, tu t’es dressé et tu as commencé à jouer. Eh bien, crois-moi, tu savais jouer dès le premier jour ! Je n’allais pas te perdre, d’ailleurs où aurais-tu pu aller, tu n’avais certainement pas d’autre existence que celle-ci, tu n’étais pas Dr. Jekill et Mr. Hyde ! Quoique ! Tu disparaissais souvent, mais tu es toujours revenu.
Quelque temps avant, mais ça n’a aucun rapport avec toi, je me souviens comme mon ami Dario m’avait fait rire, m’avait à dire vrai profondément intéressé et rendu admiratif, en me disant, parlant de sa santé qui devenait fragile et très problématique, avec l’âge, « ne t’inquiète pas, je laisse faire le cheval ! » Dario, tu m’as impressionné, oui ! Tu m’as charmé ! Ce n’était plus la blague de potaches (j’en parlerai à mon cheval) … mais là, je découvrais ta force, la force réelle qu’il te donnait ! et ton humour confondant.
Ça c’est Dario, ça n’a rien à voir avec toi, comme je disais. J’y repense… comment dire… par rapprochement.
Comme elles (les libellules), il faut que j’aie le piano, le crayon, les pinceaux au bout des doigts, ou le chemin, le ruisseau, la pierre sous mes pieds, je ne prends plus la branche ni le toit maintenant mais je sens tout autant mon corps avide de contacts qui le prolongent, quand ce n’est pas la nourriture — tout cela qui était inconscient lorsque je vivais sans effort et que maintenant je veux construire comme sculpture à habiter, à rejoindre, à m’adjoindre… en fiction, toujours en fiction ! que ce soit sous forme d’un texte, d’une sculpture, d’une musique, une construction quelle qu’elle soit puisque je les ai toutes, depuis toujours, mises en attente, ne voulant rien bâtir, ni prévoir, ni fixer comme but, mais rester libre, ne m’intégrer à rien, ne pas gâcher le mystère de ce monde dans lequel j’allais me réaliser, relier mon entièreté à la sienne. Je n’ai jamais deviné qu’il me resterait en fin de compte pour toute réalité que mes chimères, que l’ensemble de mes fictions composites et fragiles quoique bien concrètes, bien définies comme sont les branches pour le singe qui s’y accroche.
Tu as encore beaucoup à apprendre, me dit le cheval, la différence entre mon poil suant, mon épaule, mon jarret, mes sabots et la branche, le crayon que tu tiens, l’idée que tu veux atteindre, je te vois passer si vite des uns aux autres sans assurer tes prises, toujours en catastrophe, ne parlons pas encore de voleter comme un papillon. Prends encore quelques leçons auprès de monsieur Temps. Mais viens, jouons quand même, il faut beaucoup se tromper pour apprendre.
Je pose le crayon, je m’assois, repose le doigt sur la bonne touche qui frémit, le pied sur l’étrier, mon oreille entend l’intervalle, mon cou perçoit la fleur sur la branche, je me courbe dans le trot monté.
Pourquoi as-tu de grandes dents, chante le cheval.
C’est pour mieux te manger, mon enfant.

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