Monsieur Temps ?… j’aime bien me sentir sous son aile… je ne fais pas de bruit, je me laisse porter, mais dès que je m’en rends compte, ou je tombe — il faut descendre — ou je dois remonter me tenir à la hauteur — rester dans le temps — (je crois que c’est alors qu’ils disent « Au temps pour moi ! », enfin je réalise l’importance de cette expression, le sérieux avec lequel monsieur Vannereau le disait, s’excusait très poliment en même temps qu’il reprenait la main, fermement. C’est donc que j’ai appris ça, dans mon corps, toutes ces années, ne le découvrant que maintenant une fois que le travail est presque accompli, que la métamorphose, la transmission devient une réalité… Écoutez bien les enfants si votre professeur de musique dit quelque chose d’aussi étrange, que vous ne pouvez pas comprendre, d’aussi joli (poétique, en vérité, vous direz par la suite), en semblant s’excuser, comme renversant les rôles (vous le devinerez, ça aussi, plus tard), vous avez de la chance, vous savez que c’est précieux de l’avoir entendu, de l’avoir compris à votre manière et d’avoir repris au bon endroit sur la partition. Non, non, vous n’êtes pas moderato cantabile comme certains des adultes, à regarder par la fenêtre pour vous enfuir, vous êtes le plus chanceux des futurs petits musiciens, ce n’est pas un professeur que vous avez, c’est le maestro qui vous a fait une place, donné un pupitre, une partition pour que vous suiviez et appreniez la musique au cours de la répétition, vous allez chanter, solfier, jouer d’un instrument, vous tenez déjà votre place, tout petit, maman à côté de vous, elle apprend aussi, vous ne vous êtes pas trompé de planète vous au moins, vous n’avez pas suivi les mauvais conseilleurs, les mauvais génies des blouses grises et des règles carrées. Oui, oui, monsieur Vannereau il finira peut-être à la rue, vous n’avez pas compris vous pouvez juste recueillir les petites miettes de moineau qu’il vous donne, qu’il partage avec vous, la musique, la manne du seigneur. Ne soyez pas inquiet petit bonhomme vous allez grandir sur le trottoir au bord du ruisseau et connaître le monde, la forêt, la rivière, la ville comme les champs.
Voilà ce qu’il te dit le piano quand tu le laisses parler, quand tu as épuisé les doigts de ta tête et que tu t’es arrêté, pas fâché, fatigué et confiant, quand tu as repensé à monsieur Vannereau, monsieur Temps.

Hélène Duclos

Laisser un commentaire