C’est un testicule de cheval que tu as là ?
Oui, c’est un testicule de cheval.
Mais qu’est-ce qu’il fait là ?
Il faut le lui demander, mais c’est le cadet de ses soucis, je crois. Il s’est retrouvé là à la suite d’un grand désordre. Mon corps n’est plus ce qu’il était. Nous sommes entrés dans une série de grands désordres, c’est ainsi. Nous y sommes entrés mais ils étaient déjà là, on n’a rien changé, on ne fait qu’y accéder. Tiens ! il y a une tête qui me regarde là, sur la couverture d’un livre que je viens de sortir du sac, un peu rougeoyante comme empourprée de soleil couchant, yeux grands ouverts, bruns noisette, gros sourcils, une belle oreille épanouie et surtout une grande moustache à deux touffes, frisée gentiment, qui laisse la place au milieu à un brin de bouche curieux et malin, tout un beau visage encadré de près, sous un nom écrit en rouge — qu’il s’est bien trouvé — Pierre Loti et un autre nom dessous, en noir, comme une médaille sur le cou : Ramuntcho. Il me regarde franchement, me dit merci, je crois, de l’avoir ramassé dans un buisson, fourré dans le sac et puis ressorti à plusieurs fois, débroussaillé, dépoussiéré, il s’est mis à me parler gentiment, me faire ses jolies phrases, me raconter son goût pour la nature, pour cette montagne, le pays basque, et surtout ses jeunes gens, et même ses vieux. Content que je le sauve du buisson, comme n’importe quel écrit peut être sauvé un jour, ou perdu pour toujours.
Voilà, rentrant de promenade.
De cette promenade qui rentre. Rentre avec ses couleurs très insolites, jamais vues de moi, comme ce grand laurier-rose empourpré de plaisir, et ces bras de rivière surgissant esclaffées de vaguelettes, ces bleus de baies, comme la foison des fleurs vermillon sur la tête d’un grenadier baignant déjà le sol d’un tapis d’écarlate à son pied. Comment rentrer avec tout ça, la promenade n’y songe plus, va demeurer en ordre dispersé aux abords d’une maison maintenant ouverte aux quatre horizons depuis le chant du merle à l’aurore jusqu’à la bascule de Vénus et de la Lune dans le couchant quand vient à briller la Grande Ourse et que les notes re-surgiront d’un contrepoint de Bach aux heures du matin sous le casque. Bientôt je n’aurai plus de maison comme Pierre Loti, peut-être un sac par-ci par-là comme monsieur Nuit.

Maurice Denis

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