J’ai posé la question au crayon, comment le vit-il, ce changement ?
Il demeure silencieux. Je l’attends, je sais qu’il va me rejoindre. Il s’est passé tellement de choses depuis les débuts de notre amitié… je n’essaie même plus de m’en souvenir. Nous avons toujours continué à crayonner ensemble — un jour j’avais offert à l’une de mes filles encore enfant des craies d’art, et tout de suite elle a dessiné, pleine page, merveilleusement colorés, ces mots : avec des craies on peut créer toute la journée.
Un mot en aiguise un autre, si tu veux me faire parler, me dit-il.
Tu chantes comme un rossignol, mon cher crayon, je t’ai dit que je t’admire ?
Allez, nous n’avons rien a envier à la musique, nous nous entendons si bien, sans nous comprendre !
Revenons à nos moutons. Un jeune homme juste au-dessus de moi a craché dans le ruisseau. C’est lui le loup mais il ne le sait pas. Il s’en fout comme on dit, pour lui je ne suis pas un agneau ni même un vieux con, il ne me voit pas, ne me dit pas bonjour, juste se fait suivre de sa copine qui le suit mais comme il ne va pas loin elle s’aventure un peu, mais pas jusqu’à me voir.
Tout change, mais pas assez vite. Pourtant je suis très loin, déjà. Depuis que le livre est redevenu rivière, que ta mine de crayon a coulé sur tous les tons…
Je n’aime rien tant que le changement, c’est ma plus haute responsabilité, dit-il enfin.
Mais où iras-tu ?
Une fois encore, reprends quelques leçons de monsieur Temps. Tu cesseras de me poser ces questions archaïques. Laisse-moi reprendre où tu disais :
C’est certainement un moment décisif. Je me sens remué quand je mets les pieds dans le ruisseau à cet endroit où l’eau accélère, lèche les chevilles avec force, passe sous la plante pour me montrer que moi aussi je suis dans le mouvement, je suis comme ce beau corps transparent sauvage qui bondit. Les pierres roulent, sonores. Il faut compter avec elles maintenant comme avec le cœur qui bat. D’un petit geste monsieur Temps a fait signe vers les deux jeunes gens, ne crains rien, je suis là pour noter, dit le crayon.

Fatma Haddad
désormais compter sur les pierres qui roulent « comme avec un cœur qui bat »
j’aime ces images de rivière et de son lit de pierres
et quelle magnifique illustration, entre algues et fleurs pareilles à des anémones
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