Mes pas me portent lentement sous la chaleur.
Ce matin, j’étais frais comme un poulain, sortant de la douche j’avais l’impression d’être subrepticement, d’un seul petit geste, revenu à ma jeune peau. Je faisais mentir mon grand-père, le grand-père des champs, flanqué de ses deux bœufs, chaussé de ses galoches de bois, le crane fleuri de bouclettes grises et empli de dictons en patois latin ‘Si tu travailles pas poulian, tu travailleras rossian’ avait-il sermonné mon père, qui me l’a rapporté. Y a-t-il eu dans ma vie quelque chose qu’il aurait pu nommer travail…
Je réfléchis à cela quand j’entends à mon oreille monsieur Nuit qui me dit tranquillement Ce sont les mots seuls qui mentent. Tiens, voilà un beau creux de paille, allongeons-nous pour aller plus loin. Et sans que nous l’ayons voulu son sac s’est ouvert et le sommeil nous a pris.
‘Quoiqu’ tu dis ?’ beugla une marionnette de bois à son frère attelé comme lui à un lourd chariot qu’ils tiraient ‘Si tu travailles pas velian, tu travailleras bovian’ lui fit l’autre. Et ils riaient de leur petite cascade de meuglement qui sortit grand-père de la somnolence. Foutez-vous de moi ! dit-il, et il repiqua du nez. Quand les bœufs arrêtèrent le convoi, grand-père descendit et c’est là, pour la première fois qu’il se fit père Noël, c’est-à-dire qu’il descendit pour remettre dans cette jolie ferme le petit piano de bois qu’on lui avait commandé pour un enfant. Il était rectangulaire en forme de cheval, il devait avoir une vingtaine de touches et c’est celui-là même qui chante encore dans ma tête cent ans après si c’est cent ans que je vis. Je le raconte à monsieur Nuit. On sent une odeur de paille dorée dans le soleil. Allez, debout ! me dit-il. Il faut trouver ce ragondin.
Monsieur Nuit a changé, lui aussi, il me suit dans mes promenades, curieux de tout, comme un enfant.

Paul Klee, Lever de lune sur Saint-Germain