Tes doigts commencent à connaître le clavier. Tu n’aurais pas cru que cela puisse vraiment arriver. Tu as accepté de te salir un peu les pattes de crottin et de marcher dans les brindilles cassées et les broussailles. Tu as fait du cheval-piano ton maître, et non pas l’inverse comme on pourrait l’attendre d’un homme avec son animal ou sa chose. Il t’a fallu descendre un peu, glisser hors de ton corps pour te laisser porter par le piano cheval. Il ne voulait pas d’un pantin de bois comme toi, tu te souviens. Mais tu étais pris sous le charme, tu t’es laissé ravir, à cheval sur mon bidet quand il trotte il fait des pets, chantait ton père quand il te faisait sauter sur ses genoux, tu t’en souviens, il t’apprenait le trot, et même le galop. Tu peux dire que tu as commencé le piano à 1 an, que ton père t’a mis sur le cheval et ce n’était pas le cheval caporal, le cheval général, ton père n’aimait pas la guerre, il t’a fait courir très tôt en sens inverse, de tout son corps, même malgré lui parce qu’il avait eu bien des obstacles, bien des entraves sur son chemin, au point de ne plus oser rêver, de ne plus se raconter d’histoires mais il avait ce cheval révolté encore dans les genoux, et tu as bien saisi le pas, et le trot — Pa Pa ! je crie parfois comme une trompette sans savoir pourquoi —, c’est à toi que je le dois, c’est le tien, c’est ton œuvre le cheval piano, le cheval adouci, affiné, sophistiqué. Je le porte maintenant comme il m’a porté, je lui entretiens ses pattes par l’exercice, son œil et son rire. C’est un pantin doué, très doué dans lequel je me glisse pour nous nourrir l’un l’autre de vitalité.

Afifa Aleiby