J’ai revu cet oiseau au pouvoir magique. Je ne savais pas à quel point il avait un pouvoir magique lorsque, m’asseyant sur un banc, je le vis tout près au pied d’un de ces grands platanes, ces géants au bruit de mer tranquille qu’un vent, du sud-est je crois, parcourait ample comme un alizé. Je reconnus aussitôt l’oiseau à sa grâce, sa taille voisine d’un ramier mais plus élancée et plus fine, et comme si nous avions rendez-vous pour que je fisse sa connaissance de plus près alors qu’il faisait mine de picorer, à peine, se redressait, montrait sa fluidité, sa finesse silencieuse, détachant le profil de son bec noir, plutôt long, sa joue noire, allongée, le jabot et le ventre très doux, très clairs, les ailes largement rayées de noir, à peine de bleuté — j’eus à nouveau la pensée d’un geai — Il remonta se couler sur les branches, comme jouant à cache-cache, il a dû voir que je le scrutais tête en l’air tandis qu’il se faufilait à longues aiguillées entre les feuilles, au long des branches. La danse de son corps je la connais, maintenant. Voulait-il que je la suive ? non, il ne me prend pas pour un oiseau. Il est chez lui, d’ailleurs. Il ne s’est pas dérangé pour les deux ou trois personnes qui marchaient assez près sans l’avoir vu, quand sur le sol il s’offrait à mes regards.
Il fait une douceur inqualifiable, presque surnaturelle, avec ce vent des grands voyages dispersant la canicule. Sur mon bras bruni un drôle de petit insecte tout blanc jusqu’aux pattes minuscules, sans forme vraiment définie, petit carré de coton déchiré trempé dans un blanc de neige, incongru pour l’endroit et la saison. Je me suis assis à une grande table de bois brut pour écrire, empruntant le crayon et les feuilles, les sortant de leur histoire pour mon usage. Un insecte jaune beaucoup plus minuscule vient parcourir mon bras. Je suis sur la terre ferme. Des gens affluent maintenant, jouent au ballon, investissent les portiques de jeux, sont autour des tables. Et je suis parmi eux dans ce vaste parc, comme eux, comme lorsque j’avais leur âge, une famille, des obligations professionnelles. Une très curieuse métamorphose s’empare de moi, ou plutôt un voyage, qui me ramène à une vie où j’ai vécu, dans d’autres lieux, en d’autres temps, parmi d’autres gens, et m’assure qu’une sorte de réel existe, et persiste en dehors de moi, où je peux entrer et sortir. Et c’est bien évidemment cet oiseau — il tourne maintenant silencieusement de branche en branche au-dessus de moi — qui en est le passeur. Il n’entre pas dans la fiction. Il est le commutateur. Comme une étoile au-dessus du navire et de l’océan.

Afifa Aleiby