J’ai fait de la place pour tout le monde dans l’appartement, c’est-à-dire qu’on commence à y voir beaucoup plus clair. Tout ce qui ne nous sert pas à l’un ou à l’autre a disparu. Ce qui reste c’est le jour, la nuit. Il n’y a plus de meuble pour nous cogner lorsque nous déambulons en attendant le retour du sommeil ou entre deux rêves ou d’un corps à l’autre puisque l’un ou l’autre surgit souvent sans prévenir, entre le déroulement des pattes du cheval, son souffle du museau flairant les partitions, les cris des douleurs subites de l’un ou l’autre, les refus d’obstacle, les écroulements de fatigue… C’est pourquoi il n’y a plus rien de trop, les papiers, le piano, les tapis pour atténuer les craquements du parquet, où nous poser n’importe où pour dormir, les peintures aux murs et la table de l’atelier. Quand il fait chaud la porte du palier reste ouverte, même la nuit. Le cri du geai, intempestif, bref, que personne ne comprend — appelle-t-il son oiseau ? — s’invite aussi soudainement qu’il disparaît. Notre société mi-sauvage jouxte de quelques pas la rivière et lui confie nos pontes, nos déchets et nos déconstructions, recueille ses couleurs, ses impressions, et craint ses fureurs qu’elle porte à la mer.

Pierre Boncompain