Un pigeon saute à pieds joints les marches d’escalier de la terrasse qui descendent sur la place devant moi. Toujours très beau, le corps des oiseaux vient facilement toucher le crayon — lui, a une petite plume qui se redresse sous une aile, est-elle en voie de se décrocher ? Le corps d’une jeune femme, vêtue de blanc et de bleu rayé marinière, qui s’est arrêtée tout près d’où est passé le pigeon, est si beau — le soleil du soir vient juste en face de moi la toucher — la matière du coton blanc sur le galbe de sa taille, du bas de son dos vers le rebondi des fesses, l’amorce d’un peu de ventre nu sur le devant, son allure presque matelot, le crayon intimidé tarde à trouver quelques mots. Il laisse un grand blanc, pendant que je regarde la suite du film sans pouvoir réagir, comme de l’intérieur de l’écran. Lorsqu’elles sont parties (elle aura été rejointe), je suis allé à une autre extrémité de la place. Je réinvite mes compagnons à la table (carnet, crayon), tout est nouveau déjà, nous sommes presque dans une autre ville, encore une fois réjouis de nous changer les idées en pleine société, dans des scènes toujours surprenantes. Nous écoutons d’une oreille, par discrétion, mais regardons ailleurs, de tous nos yeux. Une petite femme, plus petite encore dans la distance où elle passe, en contrebas de la place, traîne d’une main un gros cabas en plastique de son pas régulier, comme prise dans des pensées sérieuses, sa robe longue, souple, de couleur sombre, glisse en frôlant le sol, sa tête et son buste couvertes d’une sorte de voile, elle semble dérouler le fil d’un conte… en est-elle l’autrice ou le personnage… aussi petite de taille que grande de beauté silencieuse.

C’est au milieu de la nuit que me réveille le crayon. Il est grognon, il voudrait préciser : Le soleil vient exactement dans l’enfilade de l’étroite rue en face qui fait brèche dans la couronne de bâtiments (cafés et restaurants pour la plupart) qui bordent la place. Je me suis placé quelques minutes avant, sans le savoir, à la table exactement qu’allait toucher le soleil sur le café-restaurant d’en face. La jeune fille de bord de mer, près de laquelle se sont arrêtés deux jeunes garçons, beaux, sportifs et délicats eux aussi, est en train de leur parler, faisant danser son corps souplement, gracieusement à travers l’effluve de soleil, quand arrivent deux femmes qu’elle va rejoindre de deux ou trois pas en avant vers elles, sur le côté pour moi, pour les embrasser, chaleureusement, si bien que le groupe se trouve, pour moi, exactement à contre-soleil, et je les vois s’étreindre avec une franche passion, comme des poissons dans cette eau de bonheur solaire — l’intensité de cette lumière de quasi-éclipse m’oblige à les quitter du regard — quelques secondes après je crois les voir dans l’éloignement, comme emportées sur la vague du soir.
Je range le crayon dans son élastique qui le maintient contre la tranche du carnet — avec un petit rallentando de précaution et de reconnaissance pour son active compagnie.

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