Monsieur Nuit ne veut pas jouer du piano. Il ne veut même pas se lever. Il veut bien prendre le crayon — il se laisse faire, se mettre sur ses jambes, se pousser jusqu’au carnet — et puis il se recouche, retombe par terre, mollement, se roule dans les couvertures. Le crayon dans sa main écrit, le mobilise peu à peu de l’intérieur en tirant sur ses nerfs — bientôt monsieur Nuit sera sur pieds, il le sent. Mais il est encore un paquet de nerfs, pour l’instant. Il s’accommodait très bien d’entendre l’autre et sa nostalgie, et son inquiétude, se demander si monsieur Nuit n’allait pas lui manquer, n’allait pas se détacher de lui, le laisser tomber comme quelqu’un qui a assumé sa tâche, qui a joué son rôle et quitte la scène, s’en va porter son sac sur un autre dos. Ce dédoublement, cette dissociation, cet abandon ne le faisaient pas frémir, lui, monsieur Nuit. Mais l’autre, ça ne lui suffisait pas, d’avoir vu monsieur Nuit jouer son rôle devant lui, d’avoir appris comment il fait, avec quel art il porte la nuit dans son sac, s’y roule avec, s’abandonne sur une grève, se laisse porter par un dos, vider au pied d’un arbre. L’autre ne voulait plus se passer de monsieur Nuit. C’est pourquoi il le tirait par les nerfs, il voulait le faire lever, lui faire remballer la nuit dans le sac et venir avec lui jouer du piano, ou le suivre dans tous les moments de la vie, faire sa toilette, déjeuner, se disperser dans ses mille et une activités. Il lui fallait monsieur Nuit, dans son sac, sur son dos ou posé à côté de lui ou accroché à une branche, ou vidé dans la rivière ou répandu dans le ciel nuageux, il le lui fallait, monsieur Nuit sentait tout cela en écrivant avec le crayon. Il finit par compatir, par consentir à se lever.

Edward Hopper

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