Lamento
La nuit qui ne débouchera jamais plus que sur la nuit elle-même — monsieur Nuit qui se lève pour écrire ça a du mal à le faire, il sait que le jour viendra à la faveur de la nuit elle-même. Le langage humain est à jamais nocturne. À jamais tué par le meurtre de l’homme sur l’homme — non pas celui de Caïn sur Abel mais celui qui l’a précédé et qui le précède chaque jour encore en étant perpétré dans le présent. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de péché originel demande l’enfant. Qui osera lui demander pardon pour lui avoir raconté de telles sornettes criminelles qui tuent ses oreilles avant qu’il ne puisse entendre ? Il n’y a que de la nuit dans les mots. De la nuit seule naîtra le jour et seule la rivière est son langage et monsieur Nuit pleurerait s’il le pouvait.
Heureusement tous les autres sont innocents — le grain de blé, la truite, le loup, le mouton, la bactérie et le virus. Tous sont innocents et l’homme ne rêve même pas de retourner à leur innocence. Il sait qu’il ne le peut pas mais il ne veut pas retourner en arrière, même s’il le pouvait. Seule la rivière chante, dit monsieur Nuit, chante et engendre la nuit.
