Jacques traverse l’enfilade des rues, la place arborée, suit une des allées latérales, franchit l’avenue pour atteindre le soleil du soir encore généreux sur le bosquet au pied duquel serpente un long banc de bois, face à plusieurs jeunes amandiers alignés en bord de pelouse. Devant le plus proche amandier il s’assoit : ses feuilles prennent bien le dernier soleil, se trémoussent un peu sous la fine couche de lumière dorée qui enveloppe chacune d’elle, lustrant cette belle chevelure verte toute en petites mèches croissants de lune, s’étageant en pendentifs ou en bouquets. Elles ressemblent aux petites feuilles courbes des pêchers. L’arbre est maintenu dans un châssis de bois rectangulaire, comme une cage ouverte au milieu de laquelle l’axe de son jeune tronc se dresse invisible sous une gaine protectrice faite de minces bambous joints côte à côte, de hauteur d’homme environ, ce n’est qu’à partir de là que s’épanouissent les branches, montant en rayons élancés et souples qui lui donnent un beau port, presque ovale, abondamment feuillu, d’un vert qui devient sombre à mesure que le soleil décline, laissant les amandes, nombreuses, gonflées comme des petites mamelles de chèvres, appuyées les unes contre les autres, escaladant les branches en plusieurs amas, capter le reste de la lumière, jaune tendre nuancée de vert qui commence à prendre cette caractéristique teinte « amande », vert très clair mêlé d’un peu de gris.
Ainsi est Jacques, entièrement absorbé dans ce compagnonnage végétal, tranquillisé, satisfait de m’avoir eu pour équipier, témoin et scribe.

Henri Matisse