Il sort en fin d’après-midi. Les platanes de la terrasse bruissent, de leurs feuilles ternes mais bien fournies encore quoique fatiguées comme tout le monde à cette heure ici après la chaude journée ensoleillée. Deux platanes un peu piquetés de jaune ou de brun dans le feuillage, leurs troncs tout proches des tables, familiers, joueurs modestes dans leurs très gracieuses facéties, leurs maquillages souples, leurs masques amovibles. Ils donnent à la lumière du soir ses couleurs orangées, laiteuses et turquoises, dans laquelle les gens viennent s’installer, se tranquilliser, se sentir paresseux et disponibles à la douceur de vivre.
Une robe étale l’harmonie d’ocres clairs-foncés de son motif sur les longues jambes de celle qui vient de commander un verre de viognier, comme si elle s’invitait à danser avec le jeune tronc du platane qui lui est le plus proche (par leur tonalité aussi), personne ne le remarque vraiment, c’est comme des petites touches discrètes de cymbales sur un solo de piano, ou de subtiles cascades de percussions de bois dans une orchestration de Maurice Ravel. Toute la terrasse est maintenant dans un Debussy ou un Raoul Dufy, un Gershwin ou un Leonard Bernstein, c’est selon le goût de chacun. Il y a des polars qui se trament avec malice, des gros jeux de mots portés en toast et, tout près, s’égarant presque dans les clapotis de couleurs arrivant de la place voisine, des confidences de copines. Et le crayon qui court silencieusement sur le carnet, attentif à garder le rythme, à soutenir sa partie, dans le registre des émotions, celui des couleurs, jusque dans les silences qu’elles font se poser — par où quelqu’un s’échappe en rêve. Un instant il conduit l’orchestre depuis son pupitre, puis il se retire, porté lui-même par l’ensemble, avançant en mesure il fait sa sortie. Il marche, le corps aussi est plein de musique et de couleurs.

Dionisio Minaggio, 1618

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