Lorsque je suis assis, presque immobile, de longs moments, sans rien faire d’autre que respirer, prendre le soleil, comme ces arbres, observer — il y a infiniment de choses à observer, un pigeon peut capter l’attention aussi longtemps qu’il lui plaît de rester dans l’herbe en face de vous à picorer, piétiner, se montrer sous toutes ses lignes comme l’enfant devant le miroir chez la couturière : ses formes d’œuf, ses formes d’île, ses formes d’épaule, le brocard de son dos. Il se passe beaucoup de choses pendant ce temps tout autour, ce sont des ensembles plus ou moins vastes que l’on peut faire, ils forment des mosaïques qui se recoupent, se regroupent, s’animent, qui sont distribuées dans l’espace par les feuilles des arbres, jamais immobiles mais qui toutes, en un instant, peut-être sur le signal de l’une d’elles — ou de son image dans le cerveau, car tout a son image dans le cerveau — s’arrêtent, ensemble, font un arrêt sur image, le temps que l’on voie le tableau dans toute sa signification, toute sa beauté. C’est ce que nous a enseigné Augusto Boal : le théâtre-image. Les feuilles, les paysages, les pigeons — car même celui qui continue à picorer dans son large cercle réservé comme si c’était un personnage important n’est pas isolé — tous peuvent le faire, le merveilleux théâtre-image d’Augusto Boal. On entre en extase lorsqu’on le pratique. En furie aussi parfois, lorsqu’on découvre avec quelle évidence se crie la réalité, se confirme notre impuissance, notre peur. Mais on a une sorte d’éclat de rire au fond du cœur, d’avoir réussi à le montrer. Comme un tableau de Goya. C’est ce que réussissent les arbres, à merveille, et chaque personne présente, intégrée à sa taille, un peu plus grosse que les pigeons, minuscule sous les nuages, invisible sous le soleil, qu’elle soit seule sur un banc ou accompagnée, jouant, chahutant, discutant, passant à vélo, elles y sont toutes. Le crayon, lui-même réduit à la taille d’une main, réduit de forme à un simple tuyau, occupe sa place, et peut se mettre dans le tableau qu’il a fait, à la fin.

Afifa Aleiby