Je me souviens de toi, vaguement, dis-je à Kelcun, tu ne m’es pas étranger, tu tenais beaucoup de place, tu étais amusant, je crois que je t’admirais. De tous les copains tu étais un de ceux que je suivais le plus. Je suivais plus que je n’entraînais. toi c’était l’inverse, tu ne suivais jamais. Je voudrais te demander… je crois que tu vas pouvoir m’aider à oublier… un que je ne veux plus garder, qui m’embarrasse, vraiment, il est vraiment collant, je l’ai trop pris dans mon intimité, c’est comme un faux jumeau, il veut être moi, mais je n’ai plus besoin de lui, j’ai assez des amis, et j’en aurai encore, s’il disparaît. Il ne répond rien, ça ne semble pas l’intéresser. C’est incroyable qu’on se retrouve comme ça ! J’ai l’impression que tu reviens de loin, non ?
Pas tellement, me répond-il, je ne sais lequel de nous deux a infléchi nos routes… on laisse des indices, des messages bien visibles, une porte ouverte, des pensées, surtout les pensées qui filent en profondeur, elles peuvent rejoindre très loin leurs partenaires — moi je peux réagir au quart de tour quand il m’en arrive une, et je saute dans le premier train, ou peut-être que c’est un voyage au long cours qui arrive à la bonne saison.
Le monde est petit ! lui dis-je, émerveillé. Et lui, You’ve got the whole world in your head. Nous nous mettons à rire et à chanter — car non, je ne tiens pas le monde dans ma tête — He’s got the whole world in his hands ! à frapper dans nos mains, à chanter jusqu’à nous étourdir.
Sous nos pas étaient tombées des feuilles de platanes, beaucoup, en quantités, mais sur eux cela ne se voyait pas encore, tant ils en avaient. J’en choisis plusieurs, elles se ressemblaient mais étaient plus ou moins ocres, encore un peu vertes quelquefois. Et je ne savais pas encore très bien les dessiner.
.
.
.
.
Victor Brauner
