Caché sous le petit cheval-piano, caché sous le pinceau, je me faufile, je me fais oublier. Ils ne veulent plus de moi, ils veulent me liquider. Ce ne sera pas facile, ce ne sera pas sans heurts, je suppose, ce sera long.
Mais ils y arriveront. Ils ont monsieur Temps, monsieur Nuit, avec eux. La rivière, je ne sais pas, la rivière elle me tient, me retient, j’ai parfois même envie de m’y fondre, de m’y jeter. Elle me réconforte, même si je veux qu’elle m’emporte, comme si j’étais son enfant, dans son ventre, son petit mort-rené. Qu’en faire de celui-là ? je connais trop bien son histoire, ou pas assez, je ne sais pas, faut-il encore la rouler longtemps comme un galet jusqu’à ce qu’elle soit fondue entièrement…
Sous le pinceau elle disparaît, des couleurs, des formes inattendues la remplacent, plus rien n’est connu, plus rien n’est comme avant dans les peintures, plus rien ne se ressemble, la vie est là, nouvelle, inconnue, je renais au monde dans la peinture. Comme je réapprends le monde sur le cheval-piano, je réapprends mais tout est nouveau cette fois, mais c’est un monde qui s’échappe sous mes doigts, qui se perd en même temps qu’il naît, il va directement dans le ciel étoilé — et je ne peux plus le retenir, là ils se débarrassent de moi, les amis — ou peut-être font-ils de moi l’un des leurs — qui ne reste plus accroché au sol, accroché aux choses, à la matière. Je deviens comme eux dans un souffle, dans un mouvement, dans un geste… ne suis-je pas en train de suivre à nouveau Kelcun… peut-être même suis-je à nouveau Kelcun ?
N’ai-je pas déjà cette expérience d’avoir disparu, sombré dans le temps, été oublié, effacé, ou dispersé dans l’espace… essaimé en toutes ces personnes que je vois passer maintenant, si extraordinairement diverses, toutes semblent avoir kelcun en tête ou dans le corps… fouettés doucement de la même petite brise du soir que je sens et respire aussi au coin de la terrasse. Kelcun est un peuple d’hommes, de femmes et d’enfants tellement divers, parmi lesquels serpente le crayon, les écoutant, les ponctuant, jouant autour d’eux presque comme des caresses, comme la brise elle-même, comme un chant, une portée de musique où s’égrènent des notes, une grande feuille blanche où se promène le pinceau. Enfant, je le suivrai, comme j’ai pris le crayon dans mes doigts, enfant, j’écouterai monsieur Temps, monsieur Nuit, je grandirai doucement, imperceptiblement, enfant, mais je pourrais aussi bien dire étoile, coquillage ou moucheron, tant je ne sais encore que jouer.

Calder

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