L’homme en bleu, comme une vieille tige de tournesol attendant la récolte de sa tête lourde, courbé penché traînant son pas glissant, changeant parfois de couleur de bleu (ou vert ou violet), mais toujours voyante, affirmant quelque chose — permanence, survivance — nous commençons à nous connaître sans rien savoir l’un de l’autre, échangeant quelques mots, des larges sourires, des saluts de la main, j’ai bien envie de lui demander pourquoi il porte toujours son sac à dos sur une seule épaule.
Est-ce lui, est-ce un autre — l’homme-machine, rapide, saccadé, avec qui nous parlons par saccades aussi, comme en jets de sifflets de locomotive — à guetter sans raison dans la foule, miroirs déformés de retraités solitaires parmi ces personnages d’un théâtre des rues qui a repris place dans la ville libérée de l’oppressif trafic routier par l’afflux d’espace, de trottoirs, d’arbres, de terrasses, de voies cyclables et piétonnières — des figures nouvelles, rescapées, somnambuliques, aventureuses, des seconds rôles sortant de l’ombre, des messagers.
Je retombe sur lui à un coin de rue — je le guette — entre sommeil et l’éveil. Il est là où le corps se rêve, dans l’inconfort, transparent lumineux, un verre d’eau pure sur la table, une nature morte — quand le jour s’introduit dans la nuit. Il est seulement passé, sans en dire plus, juste pour me donner une énigme, une perche pour tenir, comme lui, entre présence et rêve, entre soleil et la nuit. Je crois savoir que ce sont les notes de musique qui me tiennent. Mais les yeux ouverts sur la peinture, qui me donne spectacle de cirque fantastique à contempler — autant de fenêtres nouvelles rajoutées sur les murs de la maison — dans lequel nous tous évoluons, c’est pourquoi j’ai tant de rire en moi, qui éclate à l’improviste, en laissant une traîne de comète dans mon corps, un doux vertige — monsieur Nuit me dit sûrement : en vieillissant je me suis mis dans un sac mais ne crois pas que ce soit indispensable, tu peux encore marcher, courir, danser, c’est ce qu’il me dit et je vois aussitôt les baies d’églantier vermillon ou écarlates dans les buissons, je vois les toiles d’araignées, sous mes yeux la mésange jaune et noire plumeuse rebondit comme une petite balle d’enfant. Ne t’inquiète pas, sinon tu vas tomber ! C’est le rire de monsieur Nuit que j’entends, non plus le mien. Quittant le piano, le crayon, la maison, je suis dans la rue en appétit cherchant mon prochain mes prochains prenant appui sur eux, entre eux plutôt, m’en faisant un butin provisoire.

Afifa Aleiby

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