Nocturne

Ce ne sera pas commode de voyager sans livre.
Les images du monde perdu, c’est elles qui viennent occuper mes jambes, et je n’ai à vrai dire plus même besoin du train. Je ne voyage plus qu’à pied. Il faut faire aussi sans les préparatifs rituels, qui prennent du temps mais permettent d’abandonner le confort du lit le matin, ou même la nuit, puisque c’est la nuit que je dois écrire — me mettre en route parfois même sans écrire, en marchant seulement. C’est dans les jambes que défilent les paysages, mais pas tranquillement comme quand on est assis, emporté par le mouvement régulier du train comme un enfant dans le traîneau des rêves. Les paysages pressés se disputent la place dans les jambes, se coupent la parole, se superposent, se recouvrent. Le voyage n’est pas linéaire, c’est du chamboule-tout, des déraillements récupérés, des circuits relancés, abandonnés, des attentes inexpliquées, des voies étroites et des retours en arrière. Il faut écrire à la lueur d’une ampoule de veille ou dans le noir. Ce sont des paysages, des chantiers, des décombres aperçus, gribouillés plutôt, des survols, c’est la vie qui continue sans vous, sans ceux qui meurent, avec beaucoup de temps perdu, de lieux disparus, de vécus oubliés. C’est à ce prix que je peux encore voyager.
Ces voyages inconfortables, intranquilles, arpentant l’obscurité de la maison, me disent ce que je n’avais pas su voir, ce que je tardais à comprendre, — j’aperçois au-dessus le bleu-et-blanc des ciels d’été qui dit la certitude d’être bien là —, me disent ce qui va me permettre de continuer, et chaque jour nouveau d’arriver dans une ville nouvelle à découvrir avec mes yeux nouveaux.

Aleko et Zemphira au clair de lune, 1942 pour le ballet Les Gitans, d’après Pouchkine. Marc Chagall.

Génération

Marie Hubert

Quand ta mère avait la visite de monsieur Vannereau le jeudi après-midi comme par hasard puisque les enfants n’étaient pas à l’école, Bonjour madame Thibaud, vous me rendriez service si vous pouviez envoyer les enfants à la pharmacie m’acheter un flacon de sirop des Vosges Cazé. Elle ne savait pas — ou peut-être se rendait-elle compte, elle l’avait perdu l’année de ses dix-sept ans — que son père aurait eu à peu près le même âge — et de plus, leurs problèmes respiratoires auraient pu les rapprocher, son père, gazé sur les champs de bataille de la grande guerre, avait traîné cette affection pulmonaire jusqu’à en mourir en 1940.
Ils tiennent ensemble maintenant dans ma corde des générations, même s’ils ne se connaissaient pas. Vannereau me fait penser à oiseau d’hiver, maigre, marchant au lieu de voler quand tous les autres sont partis, alors que le grand-père Ludovic debout comme un capitaine (au milieu d’une photo, sa déjà grande famille rassemblée autour de lui) tient dans son bras un énorme pain dont la large tranche se dessine claire contre sa poitrine, j’imagine le parfum aux goûts de moisson emplissant les narines d’une famille en fête qui s’était réunie sur l’aire pour la photo.
Réunis, étagés les uns contre les autres, c’est ainsi que les brins d’herbe forment une corde dont la souplesse et la force, dont la multiple provenance créent ce réseau de liens propre à figurer, à donner à ressentir l’étayage vital et vigoureux de la corde générationnelle.
Je marche, et cette énergie du corps allant a des présences soudaines, rassemblées comme ces grains, ces épis éclatant, solaires, musculaires, projetant l’imagination dans les immédiatetés partagées du présent et des souvenirs. La rivière est pleine, courant en sens contraire à mes côtés. Elle peut lancer ses cordes déchaînées, se jeter furieusement à pleins flots comme une transhumance à travers la vallée devenue trop étroite, bousculée par-dessus ses rives, comme les cuivres, le tutti de l’orchestre emballé que maintient le chef dans ses gestes précis, tout concourt, tout passe dans la tempête ou le calme revenu.
Ta corde de génération c’est ton humanité, comme seule la musique peut en dire la puissance instantanée ou le scintillement paisible quand nous nous croisons dans la rue, pêle-mêle avec les nuages, emplis de chants d’oiseaux, de paroles, de sourires et de pensées, de projets, de peines, d’émotions, de tout ce qui fait la ville, l’instant, la vie caracolant comme les vagues d’un océan. Tu marches, d’un bon pas, avec tout ce qui t’engendre. Ces femmes, ces hommes que tu prolonges, dont tu es dans l’instant la continuation.

Je dédie ce texte à Tim Ingold pour The Rise and Fall of Generation Now, (Le Passé à venir).

Oiseau

J’arrive à enchaîner ma phrase difficile, je m’y reprends, persévère, régulier, pour graver le doigté dans la mémoire de la main, lancer la ligne mélodique comme les graines dans le champ. Au bout de plusieurs tentatives répétées je m’arrête, me lève, vais à la fenêtre prendre la chaleur du soleil, la liberté de l’air, et l’oubli, dans le regard des arbres et de la rue.
A mon retour le piano m’appelle au passage, ou brusquement je me retrouve les mains sur lui, égrenant la phrase, le rythme, son rebondissement, ses doigtés, filant le chemin sans accrocs, je déchiffre une mesure, la rajoute, et de ce train-là bientôt la chute de l’attention. J’arrête à nouveau comme vidé d’énergie, ou bien j’ai un éclat de rire, libérateur, énergisant. Je marche de long en large et soudain j’ai envie de m’y remettre.
Et quand, à bout d’énergie, tremblant presque, pris de doute, debout à la fenêtre sur mes deux pieds, tout faible, je suis un petit oiseau.

lithographie de Karel Appel

Toucher

Pierre Boncompain

Une rivière, quelques arbres, quelques amis et connaissances, une ville, un appartement avec des fenêtres, quelques personnages inventés, même en faisant le tri, en étant très restrictif, en trouvant des modalités d’action, en se donnant des contraintes, comme il est difficile de faire de cela une écriture. Comme la tête humaine s’affaire, de tous ces passages, ces entrées et sorties, comme sa perméabilité peut être éprouvante.
Je reviens avec peine toucher le piano. Répétant avec attention ces accords arpégés, descendants (très beaux, avec la pédale), ma mémoire ralentie, mes doigts faibles, fatigué presque à la nausée. Je vais à la fenêtre, pour rencontrer aussitôt, quel étonnement, un petit oiseau de la taille d’un merle ou d’un passereau, occupant la pointe, presque une aiguille, d’un pin fourchu tandis qu’un beaucoup plus gros, un ramier, dirait-on, venu se loger tout près mais juste en dessous, remuant la touffe des épaisses branches autour de lui sans que le petit ne se déloge, il restera très longtemps debout comme un i, fuselé, tranquille, presque sur le dos de l’autre installé résolument mais qui pourtant finira par s’en aller. Et bientôt le petit oiseau aura été rejoint par deux de ses compagnons sur deux autres de ces petites pointes sommitales du grand arbre noir à deux flèches. Puis bientôt, les trois s’en vont, d’un vol semblable en longs traits plongeants (mais peut-être ne sont-ils que deux, j’ai hésité à distinguer l’un des trois d’une simple pointe végétale dressée, et je ne sais plus si j’ai bien vu trois vols). Mais ce qui est sûr, entretemps, grande et heureuse nouvelle, dans le ciel tout autour les premiers martinets sont là !
Pendant toute mon observation, ma lassitude proche du découragement était attaquée, comme sur un autre flanc, par une petite question qui se formule soudain :
Comment devenir oiseau… je reconnais monsieur Temps me donnant un petit indice.

Retour

Ce matin tu sens le soleil qui force, qui force, qui pousse, qui pousse, qui appuie à coups répétés à travers la fenêtre pour te réchauffer le dos. Il te récupère, il a une telle confiance, une telle force vitale. Il porte son énorme monde à nouveau, tu entends la rumeur déjà incessante de ses petits camions, ses voitures, ses bus qui tapissent les fonds comme une mer. Et volontiers tu te laisses porter maintenant comme voile dans le vent chaud.
J’ouvre les yeux sur les petites pousses vertes dressées sur l’hibiscus que j’ai taillé il y a quelques jours, et la menthe tend ses fines tiges alignées vers le soleil, comme un troupeau d’oiseau becs tendus hors du nid. Et partout le printemps à regarder tandis que le bruit du monde est infernal.

Fernand Léger, gouache

Fugue

La conversation dans la nuit chez Adorno est intense, jusqu’à ce que la voix ait déposé l’entière profondeur sombre de la page. Et comme la vague se retire le livre me prend des mains toute nouvelle pitance. Je me défais. Ferme les yeux. J’appartiens bientôt à l’infini de la mer.

De très loin ou de très longtemps quand je me tire à la surface, Elle (est-elle déesse ou femme ou, informe encore, mer) qui me propose, ou me demande, ou m’offre-t-elle ?… je ne prends « oui » qu’à ce que je vois. Elle me donne un « oui » pour faire un tour de bateau, je crois.
Je n’ai plus une sorte de ticket pour le jeu — de transformer le ticket en mot. Un mot pour une pièce de puzzle. Je n’ai plus envie de remplir le puzzle. J’ai compris qu’il n’y a là qu’une seule idée à la fois — et je ne veux pas construire le puzzle qui ne sera que l’image de tout ce que j’aurai déjà vu.

Je suis Jacques qui sort de sa cabane et met un costume différent à chaque carte. Je vais jouer à ce jeu de cartes. Je serai Jacques.
Jacques ne pouvait pas être Jean-Philippe Rameau — ou le pouvait. Et Jean-Philippe Rameau pouvait être Lulli, Jean-Baptiste, le baptiste baptisant le Christ, lui donnant la carte maîtresse. Et lui qui ne peut pas la refuser.
Changement de jeu ! annonce le meneur de jeu. C’est un clown blanc, c’est-à-dire blanc ou gris clair avec des étoiles, des étoiles aussi sur les yeux. Il va se changer aussi. Ce qui prend un bon moment. On peut dormir dans les barques.
Titre (de tout cela) : Le rêve de la connaissance.

C’est le fameux portrait qu’on connaît.
Allez-vous entrer là-dedans ?
Certainement pas.
Et je me rendors.
Un rêve.
Elles jettent le filet.
Je vais au piano. C’est ce que je vais jouer. Évidemment il y a trop de notes, trop de difficultés, etc.
Il ne s’agit pas de ça. On ne peint pas une barque, des pêcheurs, etc., on peint une peinture. Il s’agit d’avoir la stimulation. Le sujet sera le prétexte — la porte d’entrée. Qu’est-ce que la lecture ? Qu’est-ce que l’écriture ? Ce que je viens de vous dire.
Oui, il faut toujours être en train de faire quelque chose. C’est le divertissement pascalien — eh bien dans sa courte existence il n’a pas arrêté d’écrire, de travailler, d’inventer, de réfléchir, de calculer, d’expérimenter. On n’est pas Dieu. Personne n’est Dieu, on finit par le comprendre. Notre véritable obstacle c’est la souffrance humaine. Et on y fonce dedans comme des mouches à l’abattoir. Fascinés, hypnotisés, au lieu de suivre notre chemin de bonheur. La fascination c’est l’œil de Dieu, l’avidité, l’hubris, la toute-puissance. L’impatience, la gourmandise — prendre le plus court chemin, mettre des œillères, ne pas voir le problème, filer dans le courant, marcher dans le rang.
Je prends la route en sifflotant.
Le mal me ronge (il est encore là), j’ai de l’impatience dans les jambes, qui m’empêche de dormir. Écrire est un divertissement comme un autre. Lire aussi. Cela n’empêche pas de penser. Au contraire. A condition d’en sortir. De s’arrêter, de s’interrompre, de changer d’activité, ou de costume, ou simplement de point de vue, c’est le changement qui compte. Le mouvement, l’arrêt. L’arrêt, le mouvement. Sur tous les rythmes, sur tous les tons, toutes les mesures, toutes les durées.
Mais toujours 1-0, 0-1, comme l’électricité, et l’intelligence artificielle. C’est la base. Le plus simple. Non, oui. Oui, non. Mais le meilleur, c’est le contrepoint. Plus durable, plus chantant.
Le contrepoint. La fugue.

Carolus

Je reconnais tout de suite, sur l’ancien chemin de halage, la poussette de grand-père au pied d’un tilleul. Il y a des petits oiseaux qui volettent autour. Elle est chargée d’un tas de linges, de petits objets domestiques ou enfantins, comme un campement abandonné.
C’est un peu plus loin, à quelques pas de l’eau, que je le vois. Il ne ressemble plus à rien, par terre au milieu de pigeons, nu comme un poulet déplumé. Mes mains s’arrêtent en chemin avant d’avoir pu se tendre pour le ramasser et le remettre dans son berceau comme j’en ai eu brusquement l’idée, contrariée aussitôt. Je ne sais plus qui je suis, devant lui ; il ne m’a sans doute pas vu (me dis-je, ce qui me rassure).

Un ronflement brinquebalant dans la rue. Ce doit être Carolus, la benne des éboueurs. Il doit être cinq heures. Les pigeons s’envolent ; il n’est plus là non plus. Vont-ils ramasser la poussette ? Mon crayon soubresaute. Mon crayon se tarit. Je ne peux pas remonter le passé.
Alors, soit en se déplaçant, Carolus, soit en me rendormant, moi, nous allons de l’avant.

La pluie fine et continue. C’est la pluie utile pour les champs et les jardins, pour les forêts. Les chevaux s’y tiennent immobiles, des heures durant. Elle plaît aux oiseaux aussi, ou leur indiffère. Elle est longue et silencieuse, parfois invisible. Elle réunifie, ou redonne l’étendue des liens, des voies de circulation, des contacts.
Tout ce qui s’est passé si rapidement, si déroutant, s’emplit lentement de sens, comme à l’aube se révèlent les lignes, les formes, les couleurs d’un paysage. La nuit, le soleil maintenant, nous ont fait voyager, c’est un jour nouveau, c’est un monde nouveau.
Ce n’est pas celui d’hier. Grand-père n’y est pas. C’est peut-être une grenouille qui l’a remplacé. Celle qui vient de sauter dans l’eau. Trop tard ! Je ne l’ai pas vue. Ce bruit extraordinaire, c’est pour qu’elle saute ! Nous voilà dans le présent, elle et moi et tout cela autour. Le passé n’est pas là. C’est le monde de monsieur Temps. Tout est musique, silence, corps et objets, mouvements. Je vois les feuilles du tilleul qui n’ont qu’une ou deux semaines et qui le couvrent déjà comme une forêt et qui respirent respirent sans discontinuer, plus vertes, plus vertes, se lustrent de la pluie. A présent c’est une tourterelle qui bat des ailes pour remonter le courant de la brume d’eau grise et fine qui descend. C’est mon crayon qui entend faire de la musique, car tout est utile, tout tisse et concourt à la tâche.

Fernand Léger