En habit noir et blanc

Les deux hirondelles au bel habit noir et blanc m’ont donné le signal : Il faut que je fasse ma migration. Il faut que je parte. A l’instant. Avec ce que j’ai sur le dos. Mon fardeau n’est pas bien gros : monsieur Nuit se tient coi, léger comme une plume, mais en lui est toute la chaleur qui me sera nécessaire, la réserve d’énergie qui se transformera en mondes imaginaires de toutes les langues que nous allons traverser, je sais que monsieur Nuit est un étonnant interprète. La longue saison que nous venons de vivre est maintenant rangée dans ses fines pelures ou je ne sais comment filtrée ou papillonnée en poussière veloutée.
Je me mets en route juste un peu plus bancal en pleine nuit, je sais glisser encore sur le plancher, mon corps reconnaît le bois de l’arbre qui va me porter jusqu’au matin. Jaloux de l’arbre quand adolescent je découvrais la forêt grâce au professeur qui nous a fait lever le nez, Regardez le port des arbres, différent selon leur espèce. Monsieur Nuit gardien de mes histoires garde maintenant pour lui mes aventures rocambolesques avec mes frères d’arbres. Avant que le matin vienne je rêve quelques verstes, quelques arpents de territoires où des insectes sont rois et magiciens, bâtisseurs de machines volantes dégingandées armées de seringues effrayantes, jouant de longues danses macabres, perpétrant des crimes en broderies de poisons foudroyants. Ce n’est rien moins que le sacrifice des danseurs, l’embrasement des décors pour le déploiement de mes jambes. Et je ne sais pas où je vais. Je ne sais pas qui je suis — de suivre, j’entends — car pour être il me suffit de suivre.
Tu préfigures la paix, ce qu’elle sera : le ravalement de la guerre en nous. Tu ne saurais comprendre. Tu t’en remets à Dieu, encore une fois, à Dieu qui n’existe pas. Mais la douleur existe. Et tu sais ce qui te fait fuir : la douleur ; les hommes.
Bientôt, le jour va chanter. Tu seras arrivé.
Mais le matin est silencieux.
En habit noir et blanc, lustré, éclatant. Mais silencieux aussi. Et si c’était un enterrement ?

Georges Braque, L’oiseau, plâtre gravé, 1940

Une création

Quand j’arrive les musiciens sont en train de jouer et le sol se dérobe sous mes pas, me jette un long serpentin doré je prends sa courbe comme dans une luge, ses couleurs vertes bleues, et les paysages qui défilent enroulent les sons dans des fleurissements simultanés et des cascades d’harmonies que l’on déguste, ce sont nos sens maintenant qui attrapent et reçoivent directement à leur plus grande surprise l’intérieur de la musique.
C’est une éclosion continue de surprises qui s’entraînent se répondent et se tiennent par la manche par la mèche par la hanche ou la chance, s’aspergent courent dans l’eau, on ne peut dire cette continuité qui est comme la lumière qui baigne une rivière lancée au jeu des reflets, des éclats, de tout ce que peuvent faire les fluides de la vue, du son, du goût, du toucher, de tout ce que l’espace peut offrir de mouvements, c’est la musique telle que je la découvre pour la première fois, une création, endiablée, enluminée ou apaisée qui s’offre, nourrit d’écoute, de bien-être et d’admiration la foule des gourmands surpris qui se laisse emporter, ressentant les vol des oiseaux dans l’air, la nage des poissons dans l’eau. Il s’agit de cela, la musique telle que je la reçois aujourd’hui. Ils sont quatre musiciens au détour d’une rue, derrière un porche qu’il faut franchir pour connaître ce qu’aucun traité aucune explication aucune pensée aucune science ne peut vous apprendre.
Chaque jour de la vie quelque chose remet tout à zéro. Jamais je n’aurais cru jusqu’alors que la musique soit véritablement une création au sens le plus plein du terme. Et que j’en aie fait partie, que j’en sois, comme ces musiciens, comme ces auditeurs avec moi, renouvelé.

Raoul Dufy, Le concert rouge, 1946

Mes amis

Molly Lamb-Bobak, Scouts and Banners.

Il fait tellement beau, le printemps est enfin là ! Il faut que je descende, vite. Le soleil de tous les côtés s’invite dans la maison. En douceur, sans effraction, sans trop d’éclat. Le printemps, cette année, s’est montré timoré, les arbres ont mis leurs feuilles, ont fleuri, sans bousculade, sans fracas, le ciel a bleui doucement, sans excès, gardé un peu de blanc, les oiseaux restés assez discrets. Pas de martinets ni d’hirondelles encore, il faut que je regarde sur mon grand agenda (qui ne me sert qu’à ça) leur arrivée l’an dernier : c’était peu après la mi-mars, et nous sommes en avril ! Je n’entends rien. Le ciel est mou. Je ne suis pas encore descendu, qu’est-ce qui me retient ? C’est le piano, qui me montre ses dents, qui rit comme un grand cheval, sans rien dire, qui attend ce que je vais faire, qui me tient la bride, pour voir. Le grand cheval de bois, tranquille contre le mur sous le grand tableau comme une mangeoire — qui fait mes délices quand je joue, quand je ne joue pas, qui m’est un jardin, un ciel enchanté, un théâtre.
Timoré, c’est moi qui le suis, cet après-midi, au piquet avec ma petite chèvre sous le nez — mon piano, à cause de ses sabots noirs et luisants, qui attend. Et la grande bouche aux dents rieuses du cheval, de tout son long s’étire, un dragon de wagons courant sur la montagne — je vois pourquoi je ne descend pas, ils veulent me dire quelque chose, tous mes familiers, que je suis l’un des leurs, que c’est ici que j’habite, dans cette étable au deuxième étage. Mais je piaffe, je ne tiens pas en place. Quand j’ai joué un peu j’ai besoin de sortir. D’aller réveiller les oiseaux, caresser les arbres du regard, vous le savez bien, comme j’ai besoin d’amis.

— Et les humains ? me dit le piano quand je rentre.
— Tu sais bien que je les attends de toi. Ils sont là, ils te tournent autour sans cesse, ils entrent, ils sortent, ils murmurent, ils chantonnent sans fin, quand je te tapote, quand je frappe à ta porte, quand je te regarde ou que seulement je pense à toi. Tu en as toute une ménagerie. Tu es mon cheval de Troie pour entrer dans le château.

Le jardin

Tiens, dit monsieur Nuit qui me tend une ficelle qu’il vient de retirer d’un amalgame de boue, de tissus, de ferrailles. Tiens-le bien, ne le laisse pas partir, tu vas te promener, avec lui ! c’est comme un petit chien infatigable. Je prends ce bout de laisse, il n’y a pas de chien au bout mais il m’entraîne déjà doucement, j’ai l’étrange sensation que me donne la mine du crayon au bout des doigts, comme le filet d’un ruisseau. Je dois fermer les yeux pour bien percevoir sa clarté, sa vigueur, sa finesse. Je laisse ma main l’accompagner : j’ai l’habitude d’écrire les yeux fermés. Je ne m’accorde qu’un petit regard de temps en temps, pour qu’il s’habitue à mon contrôle, comme un ruisseau dont je serais la barque, un ruisseau-cheval dont je serais le cavalier. Nous sautons des obstacles, nous découvrons l’espace entre les branches, caracolons sur le sentier, le paysage s’ouvre, monte, descend, s’emplit de bêtes et de gens, nous hennissons à leur rencontre. De temps en temps faisons une pause pour entendre le ruisseau glisser à nouveau, pour regarder la couleur des feuilles, le mouvement des insectes sur l’eau, pour savourer le passage du temps.
Je laisse là la trace du chemin parcouru. Le graphite ne s’efface pas, ni le soleil ni la pluie n’ont raison de lui. Même s’il demeure indéchiffrable, c’est souvent le cas, son dessin est là, compliqué, mêlé de rencontres oubliées, d’humeurs ou de fantasmes. N’importe, le dessin est comme la musique : une chanson. Il sera repris par d’autres mains. Monsieur Nuit m’a plongé dans l’apprentissage le plus lointain, où l’on reprend les premiers pas, où l’on repasse par l’errance des plus profonds sentiers, où l’on éprouve la grâce des tâtonnements.

Gabriele Münter, In the Garden in Murnau, 1911

Symphonie

Raoul Dufy, Orchestre rouge, 1940

Pourtant, nous nous précipitons nous-mêmes vers l’inconnu. Non pas vers des terres inconnues, des temps inconnus. Vers l’absolu inconnu, la mort. Ce n’est pas ce qui nous effraie, cette course, on y est enclin naturellement pourrait-on dire, on y trouve notre bonheur, on y excelle, cette course c’est notre voyage. Mais la plupart d’entre nous, sauf peut être certains comme Don Juan ou Don Giovanni, comme Casanova ou les héros de Rabelais… nous le faisons sans conscience, sans adhérer à l’extraordinaire de ce destin… sauf encore celles et ceux qui sont près des étoiles…

Je regarde l’enfance comme les étoiles — qui fuient. Je n’arrive pas à la rattraper, j’arrive juste à l’admirer. Je ne devrais ni l’admirer ni la regretter : je ne l’ai pas perdue. Elle est partout. Tout n’est constitué que d’elle — pourquoi ne pas la sentir dans son ampleur, dans la mesure de son déploiement gigantesque jusqu’aux confins de l’univers ? On s’extasie devant quelque enfant prodige qui joue du piano, mais nous sommes tous de prodigieux enfants, qu’attendons-nous pour jouer les arts les plus divers, pour inventer, fabriquer, pour apprendre et apprécier tout ce qui s’offre à nous, tout ce que nous laissons dans le sillage de notre course effrénée ?

Curieusement, nous sommes des êtres de peur. Nous croyons arrêter le mouvement de l’univers. Mais la peur nous retient contre nous-mêmes, et nous dresse les uns contre les autres. Ce n’est pas un petit obstacle. Mais à bien y regarder, on la découvre pelotonnée au fond de soi, elle n’est pas ailleurs. C’est pourquoi tout n’est pas perdu, loin de là, vaste est le courant des galaxies. Nous ne sommes pas des individus, nous sommes des multiples, des couvains, des poussières, des fruits, des graines, des enfants.
Le vieil homme sent son ventre se relâcher — une sensation qu’il ne connaissait pas — flotter dans le ciel étoilé. Le vieil homme s’entend prononcer soudain distinctement des syllabes enfantines, comme un message émis qui le traverse, un bip bip. Le vieil homme qui compose une symphonie.

Hommage à Moondog

Pendant ce temps elle tourne, cette planète, inlassablement, virevoltant sur elle-même, avec sa lune qui lui tourne autour, et toutes, Vénus, Mars, Jupiter et les autres, lancées dans leurs grandes ellipses autour du Soleil, lui-même parti pour sa course avec sa galaxie et tout cela emporté dans un mouvement de fuite — et non pas d’horloge, et non pas inlassablement, il va bien falloir quitter ces idées stupides sur lesquelles on bâtit des empires prétentieux de maîtres absolus de tout et de tous. Je suis fatigué de mes contemporains, et d’en être l’un des suiveurs, fatigué de nos tristes destins et de nous voir accrochés immobiles et stupides sur cette planète comme des poux sur une tête ou sur un corps.
Ce que je vais faire ? Je ne vais pas devenir un papillon. Je vais faire ce que j’ai toujours fait sans le dire. Faire ma mauvaise tête. Faire le marginal, l’utopique, l’obstiné orignal, le Moondog. Je prends mon crayon et je m’écrie, juste ça. Dans la nuit. C’est la seule chose qui me permet de dormir.

Raoul Dufy, Nature morte au violon, Hommage à Bach, 1952

C’est peu dire

Le château hanté, les ombres mêlées qui en débordent, emplissent le parc de leurs échos sortant des couloirs, le son des violoncelles et des voix qui enflent et chuchotent à la radio le soir, des échos encore tout proches de la guerre poursuivent mes parents, me prennent dans leurs jambes et frappent à mes tympans. Ce théâtre d’ombres rampe et se dresse dans la grande scène de la petite enfance.
Mais dehors, sous les arbres qui entourent la maison, dans le jardin, derrière les grilles du muret et le portail, dans l’avenue où passent des voitures à guetter et à compter, des personnages du monde à regarder à distance, et tout près la terre, les fourmis, les haies de troènes où se cacher, bientôt les feuilles mortes des grands trottoirs de l’avenue où patauger, s’en aller des châteaux hantés, se lancer dans l’aventure.
Nos petits corps chétifs sortent de l’épaisseur de la nuit mais restent assombris, alanguis, engourdis et électrosensibles pour toujours. Nous quittons la rumeur de l’après-guerre. Nous sommes la génération du baby-boom et nous allons adorer parler anglais.

Parenthèse ou [parents taisent] tout cela, dans les eaux d’une vieille valise que bien plus tard je reverrai en fouillant la vase dans les pas de monsieur Nuit mais il n’en fera pas plus ni moins de cas que de toutes les décombres qui peuplent la rivière. Que l’écriture soit une thérapie, hum ! c’est peu dire…

Peinture de Marc Chagall