Je pose le livre, j’éteins la lampe, je ferme les yeux. Sous la couverture, dans cette grotte, je suis chez moi. Seul avec ce moment-là, le présent. Ce présent pareil à tant d’autres présents qui ont eu lieu mais seul à être là, maintenant — seul au monde — avec ce présent qui n’appartient qu’à moi. Sans aucune interférence avec aucun autre.
Même si je n’étais pas seul dans mon lit, je serais séparé comme par un mur vertigineux, comme par un gouffre, un grand vide, de l’autre présent, du présent de l’autre qui est là dans un autre monde, inconnu — on dort toujours avec des morts, chante Léo Ferré avec un ton de révolte, d’incompréhension, de fatalité.
Ce présent n’est que le mien — Que voulez-vous faire avec ça ! à qui le dire ? à qui l’échanger ? avec qui le partager ? — seule cette mine de crayon sur le papier peut en témoigner, peut s’en amuser, peut y prendre un plaisir concret, concrétisé, transformant son petit cylindre de graphite en un dessin s’étirant sur la feuille, ce graphite accumulé au fond de la terre venant fleurir à la surface du papier en une pensée qui se tortille avec aisance, qui fait de mon présent une danse, et de la danse un champ de mots qui s’alignent et qui s’offre à la récolte du moindre passant, ou qui reste là pour la vie, presque éternelle, du carbone, ou bien retourne à la montagne, au fond de la mer, dans la rivière, indifférent à son destin.
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Dorothea Tanning et Max Ernst avec sa sculpture, « Capricorn », 1947 © John Kasnetsis






