Game over

Je pose le livre, j’éteins la lampe, je ferme les yeux. Sous la couverture, dans cette grotte, je suis chez moi. Seul avec ce moment-là, le présent. Ce présent pareil à tant d’autres présents qui ont eu lieu mais seul à être là, maintenant — seul au monde — avec ce présent qui n’appartient qu’à moi. Sans aucune interférence avec aucun autre.
Même si je n’étais pas seul dans mon lit, je serais séparé comme par un mur vertigineux, comme par un gouffre, un grand vide, de l’autre présent, du présent de l’autre qui est là dans un autre monde, inconnu — on dort toujours avec des morts, chante Léo Ferré avec un ton de révolte, d’incompréhension, de fatalité.
Ce présent n’est que le mien — Que voulez-vous faire avec ça ! à qui le dire ? à qui l’échanger ? avec qui le partager ? — seule cette mine de crayon sur le papier peut en témoigner, peut s’en amuser, peut y prendre un plaisir concret, concrétisé, transformant son petit cylindre de graphite en un dessin s’étirant sur la feuille, ce graphite accumulé au fond de la terre venant fleurir à la surface du papier en une pensée qui se tortille avec aisance, qui fait de mon présent une danse, et de la danse un champ de mots qui s’alignent et qui s’offre à la récolte du moindre passant, ou qui reste là pour la vie, presque éternelle, du carbone, ou bien retourne à la montagne, au fond de la mer, dans la rivière, indifférent à son destin.

Dorothea Tanning et Max Ernst avec sa sculpture, « Capricorn », 1947 © John Kasnetsis

La carpe silencieuse

La nuit je suis toujours avec femme : dans mes rêves il y a toujours la présence féminine d’une compagne, qu’elle soit proche ou invisible. Il semble que ce soit ma situation normale (ce qui reflète d’ailleurs ma vie, à peu près).
Or je me réveille toujours seul, face à une douleur (quoique sans gravité), et c’est bien normal : on est seul face à la douleur, c’est l’expression ultime de l’individualité, semble-t-il. C’est donc cette évidence, rationnelle, à laquelle je suis parvenu (ou que j’ai retrouvée puisque c’était celle de mon adolescence et de mon enfance) maintenant que je vis, seul, le reste de mon âge.
Cela semble bien être nos deux recherches : être avec l’autre (qui va répondre à notre désir de complétude) et être complètement soi.
Ce qui est pour le moins paradoxal.

Ce paradoxe est si évident qu’il passe devant moi — dans mon demi-sommeil et demi-rêve — tranquillement, comme une grande carpe silencieuse.

Eva Gonzalès, Jeune fille au réveil, vers 1877

Cavalcade

J’ai hésité, fermé le clavier. Je suis descendu marcher. Rentré, remis la radio, ouvert le piano…
C’est arrivé ! pour la première fois ! depuis quelque temps, je n’osais pas y penser, mais oui, c’était possible, et ça se met en place doucement, c’est merveille, c’est très riche et complexe, tout se met à fonctionner en même temps, un bout de traduction en cours, la radio que j’écoute, où parmi des considérations politiques, des points de vue sur la réalité du monde, sur les profondeurs des problèmes sociaux, les enjeux planétaires, je joue, capte une part d’attention, je me lève, je marche en même temps, j’exerce mon équilibre, mon mouvement de danse, je mémorise ma partition, d’un presque saut me voilà sur le tabouret, je reprends, j’enchaîne, la musique écrite vient docilement se glisser dans le jeu des sons, mes doigts qui se replacent, et je redécouvre le plaisir simple du piano pour jouer des sons, c’est tout en profusion qui se rencontre quand viennent ce matin, pour la première fois, monsieur Nuit et monsieur Temps jouer ensemble. Et pas dans mon dos, mais bel et bien dans ma poitrine et mes jambes, dans mon espace vital tout entier. Ou la la quelle sensation quelle cavalcade !

Dessin de Guillaume Apollinaire

Tissage

L’arbre se dresse au milieu de mon rêve. Il est d’une beauté majestueuse. Il n’a pas encore de feuilles, seulement des petits bouquets vert tendre comme des plumes ou des écailles tout nouvellement apparus. Comme c’est un arbre tout à fait normal et réel je pourrais très bien ne pas rêver. J’en ai vu de semblables de mes yeux ouverts, comme je vois maintenant cet autre tout couvert de fleurs blanches devant lequel je suis extasié, pensant Je rêve !

Plus tôt dans la nuit j’avais fait un premier rêve, un grand arbre se tenait au milieu d’un terrain endormi, jonché de feuilles grises inertes, comme plongées dans une morne léthargie. Aucune couleur, aucune saveur, aucune véritable lumière, comme une ombre plate.
Dans une discontinuité propre au rêve, je me trouvais ensuite dans ce même espace devenu quelque chose comme un hangar, ou un immense bâtiment industriel vide, le sol était jonché de rien : poussière, morceaux de gris, peut-être des feuilles, des bâtons, quelquefois une petite branche sèche qui ressemblait peut-être à un serpent. Parce qu’il allait être question de serpents, car j’étais entré en scène avec compagnes ou compagnons, la peur commença chez quelqu’une ou quelqu’un, rampa, tâtonna, traîna dans ses poussières, ses bâtons, les retourna, les réveilla — car tout dormait — c’est la peur qui veillait, qui vivait, qui s’amplifiait. A mon tour je fus pris de violence, me suis déchaîné comme les autres sur les serpents qui grandissaient, se faisaient énormes et menaçants. Nous fîmes un carnage, attrapant des fers, coupant des têtes, tranchant même dans des mufles de bovins énormes, coupant à vif dans d’énormes joues, des gorges profondes, avec acharnement — une boucherie innommable.
Ensuite il y eut un autre rêve, une femme que je quittais, un long rêve dont je retiens la désolation entêtée par quoi elle me répondait.

Ce ne sont que des rêves. Venus avant celui de l’arbre majestueux. Mais celui-ci n’a plus de présence. Il est passé au second plan, à son tour.
Écrire est, comme rêver, un tissage dans la réalité.

Édouard Vuillard

Menuet

Je me suis mis au piano et j’ai failli me décourager tout de suite. Mais monsieur Temps m’a donné juste une petite bourrade à l’épaule et c’est reparti. Doucement. J’avais un gros handicap à remonter : deux jours sans avoir eu le courage de m’asseoir sur le tabouret, ni même de soulever le couvercle et jouer un peu debout comme il m’arrive de le faire.
Je fais des gammes, je joue des petits airs faciles. J’essaie de raccrocher l’enfance, de tenir la ficelle qui tire le petit chariot d’un pantin de bois. Je repasse mes petits jeux d’enfant sans presque me tromper.
Et je sens que le pantin est remonté dans mon corps, jusqu’aux épaules, dans les jambes, s’est réinstallé.
Je dois dire que ce petit bonhomme me fait du bien, il me redonne une petite vitalité bien à lui.
Et je crois bien que je lui donne quelque chose aussi…
Pourquoi était-il resté comme ça sur son chariot avec ses roues qui n’avançaient pas, ses bras que plus rien n’articulait pour les faire balancer, son dos se plier et se redresser au rythme de la marche, sa tête et son chapeau se soulever et rire, et tout le bois de son corps se réchauffer, s’agiter comme les branches de la forêt au soleil, servir, pourquoi pas, de balançoire aux oiseaux.
Le grand-père c’est moi maintenant. Ce grand-père que j’ai construit il y a longtemps, à qui je donnais des ficelles et des boules de nuages pour ses fabrications.
Et je vais dans la rue trotter comme un petit cheval.

Lithographie de Constant

Ne suis-je

Ne suis-je pas en train de me perdre ?
Pendant que je marchais, attentif à chaque ombre, à chaque couloir qui s’ouvrait, à chaque lumière renversée qui faisait apparaître le ciel, la ville s’est transformée en foisonnement calme autour de moi. Il ne manque pas de soleil, ni d’une planche de bois chaud accueillante au bord d’un ruisseau. Tous les arbustes sont recouverts de fleurs blanches ou étirent leurs branches luisantes et gonflent leurs bourgeons.
J’attendais monsieur Temps. Il me donnait rendez-vous tous les jours quelque part. Je le devinais s’approchant. Ou n’était-ce pas moi qui passais sans le savoir près de lui ? Je le portais, je l’avais inventé. Il n’était pas dans mon regard mais dans mon sommeil, et peut-être dans mon estomac : je le mangeais comme on mâche un brin d’herbe, comme on se nourrit d’amour et d’eau fraîche, comme on se laisse aller à jouir. Je lui trouvais les chemins de traverse où le rencontrer. J’avais bâti toute cette histoire pour savoir où j’habitais, pour faire de moi un habitant parmi les autres jusqu’ici tellement disparates entraperçus au hasard des rues, entendus à la radio, rencontrés sur un oreiller, sortant des pages d’un livre, flottant comme de grands oiseaux, blancs, noirs, descendant les marches, venant s’asseoir avec moi sur un porche. Et nous marchions dans cette ville, en la construisant à mesure, en découvrant les ruelles et les avenues qui la traversaient, et celles qui nous traversaient tout aussi bien. Cette forêt.
Je me sens bourgeonner, comme un rameau repu de nourriture et de sommeil qui s’éveille doucement à la fraîcheur parfumée du printemps.

Lithographie de Constant

Rivière

Je notais il y a quelque temps son « indifférence ».
Il faudrait peut-être dire : son regard égal pour tout, son « impartialité ».
Je m’en suis longtemps expliqué, avec moi-même, pour me faire comprendre le véritable contenu de cette remarque : la dimension affective (il y avait un peu de perte, de regret), la dimension sociale (abolie toute considération de privilège, de hiérarchie, d’exclusion), la dimension scientifique (qui distinguait les niveaux d’observation physique, psychologique, linguistique) ou philosophique.
Je pouvais dire à ce moment-là que je formulais avec ce mot ce que j’étais devenu prêt à accepter et à comprendre. C’était toujours, je le savais, cette fonction-là que je donnais à l’écriture : c’était mon bâton de marche. L’appui, le propulseur, le marqueur d’étape, le légendeur. L’imprécateur, l’avertisseur, le tâtonneur aussi, la tête chercheuse de l’aveugle. Le compagnon, surtout, à qui donner la main, prêter ses jambes, confier ses refrains et ses discours. Le partenaire de jeu, et je pensais au berger qui pouvait jouer dans sa toison et dessiner aussi bien que dans celle des moutons.
L’écriture, j’avais trouvé là un trésor infini.
Mais ce n’était qu’un de mes trésors ! Et je le jetais « par-dessus les moulins » comme on dit si bien, quand rien ne voulais plus engranger, quand je passais la rivière une nouvelle fois, la saluant de quelques mots sans même les prononcer, réalisant, cette fois, qu’elle n’était pas là pour moi, pas plus que moi pour elle.
Mais que nos existences se rencontrent.
Que nous entrons en contact et que nos modes de relation dès lors se créent, se développent, peut-être à l’infini (nous pouvons être amis, solidaires, complices, partenaires, utilisateurs et instruments, proies et prédateurs, amoureux, ennemis, maîtres, esclaves, élèves, médecins, patients, nous avons entre les mains le bonheur, le malheur l’un de l’autre, sa vie, sa mort. Nous avons l’art en partage, la science, nous coopérons pour tout).
Et je la salue, quittant le pont, chargé d’elle, léger. Mais qu’a-t-elle fait de moi… je n’en sais rien, elle m’a accepté sur son dos (qui n’est pas le sien mais celui que nous avons échafaudé au-dessus d’elle), le temps d’un passage.

Olivier Debré, Ocre Violet Loire, 1971