Pas de traces

La neige fait un grand rectangle sur le relief arrondi des monts, exactement comme un drap posé sur le pré. On le voit à des dizaines de kilomètres. Il est juste en face de ma fenêtre. Plus tard dans la journée il aura peut-être disparu. Le drap aura séché au soleil. C’est étonnant comme les choses vont vite. Parfois c’est l’inverse, il se peut qu’en l’espace d’une journée un drap de neige se soit posé là où il n’y avait qu’un pré sur ces montagnes bleues, gris bleu, en avant des hautes falaises du Vercors.
Mon Vercors, avait choisi comme titre une artiste pour ses aquarelles qu’elle réunissait dans un livre, accompagnées de quelques courtes phrases posées à leur pied, poèmes, indiquait le sous-titre, écrites par une de ses amies de circonstance. Les choses d’autres fois vont lentement, la neige reste plusieurs mois, elle peut recouvrir le relief entièrement. La mer, ou plutôt les océans dans leur ensemble recouvraient entièrement ces régions pendant de longs millénaires, avant de se retirer — parce que quelque chose a bougé en dessous, des « plaques » qui font glisser ces océans, séparent et font dériver les terres qui en émergent.
Pendant ces durées de temps inimaginables, la vie qui s’était développée dans ces eaux avait déposé ses restes, la poussière de ses milliards de générations, et c’est de cette poudre ossuaire que sont faites les hautes falaises du Vercors. L’aquarelle les peint bien, les mêle aux verts des arbres qui tentent de s’y accrocher, de les recouvrir par endroits.
Les mots fragiles blottis à leur pied comme des vers nus.
Leur appétit incommensurable, leur férocité, leur imagination — tu as plus grands yeux que grand ventre, disait ma mère — les fait dévorer, s’entredévorer, capturer les ailes pour leur plume, les poils pour leur pinceau. Nous voulons aller vite. Nous grouillons — vus de loin, vus de haut — toute notre espèce n’a pas même d’existence propre, noyée parmi les autres à la surface de la planète. Ma planète, dira un artiste, un jour.
De cet adjectif possessif, que l’on veut ajouter à toute chose, que penser ? — se demande le philosophe. Il aime la lenteur. Il grave dans le marbre, ainsi que font les vers sous l’écorce.

Monsieur Temps s’amuse de monsieur Nuit. Il tient toute sa grâce, sa liberté, de ce que le vieux rumine et veille au grain. Mais la mine du crayon qui trace, lui dit son compère, n’est autre que la mine du sous-sol.
J’entends bien. Entre mes deux maîtres, je suis Arlequin.

Van Dongen

De l’inutilité

Crois-tu que le printemps viendra, cette année ?

En tous cas, un qui y croit, c’est le merle. Il y est déjà.
Il n’est pas seul, ils sont deux, je les ai vus se courser sur le toit, le noir lustré à point, moulé galbé, le bec orange pointé.

Abricot.

Ils chantent depuis deux soirs. Premiers essais d’abord, hier plus assurés.
Les tourterelles sont là, je les ai vues. Un premier ramier, et beaucoup d’autres, picorant dans les lierres.
Tous pimpants. Sans pin pon. En douceur, tout frais timides.
Les mésanges sorties de leur réserve, pit pit et frtt frtt. Tu ne vas plus pouvoir suivre, tu vas être vite débordé.
Alors pas d’inquiétude, le printemps, c’est pas ton affaire.

C’est quoi, mon affaire ?

L’hiver. La guerre. Les destructions massives. Les crimes. Le sang versé. Ce bordel.

Je ne voulais pas en parler.

On n’en parle que trop.

Il faudrait le faire cesser.

Tu as un plan ?

Comme toujours j’attends le dernier moment. Je vois les nuages s’amonceler, le ciel devient noir, le tonnerre roule… et bientôt ça tombe. Le fracas de l’orage, la pluie cinglante, régulière, fournie, battante, le bruit des feuilles, flap, chap, cymbales, sifflets, soufflets, caisses craquées, ciel éventré, furioso.

Dans l’air, dans les herbes, les feuilles, tout bouge, tout frétille, tout bourgeonne, tout éclot.
Le printemps se fait sans toi, comme l’hiver.

Les hommes, à quoi servent-ils ?

A rien. Ils ne servent qu’eux-mêmes.

Constant, portrait

Lascia ch’io pianga

Tandis que je me promène avec mes deux compères — à ma droite monsieur Temps en costume gris, aérien, flexible, tantôt arbre tantôt nuage, sautant glissant, n’est que respiration ; dans mon dos monsieur Nuit, relâché comme un organe se laisse aller dans le sac, chaque pas résonne en mots en phrases, chaque pas a une histoire menant à un chapitre, à un livre, une contrée, chaque pas grouillant de vies — monsieur Temps vole de branche en branche, il est vide de tout, il se détend après son arpentage minutieux du piano, il est l’araignée pantomime sans un mot, pour lui tout est convertible en musique.
Et de tous ces mots délaissés, pas un n’échappe à monsieur Nuit. Il en connaît le goût, la texture, les mariages et les enfantements comme s’il en était le chaudron, le cloaque tout à la fois — l’océan, le volcan, le jardin des délices et les enfers — mais ces immensités il m’en a fait un jour ce panier, cette nasse qu’il a tiré pour moi sur la rive, qu’il m’a laissé porter comme un mulet, comme le simple poids des âges, un panier percé.
Monsieur Nuit, ce loqueteux, pend à toutes les branches et tient conseil sur chaque dos. Il est l’apanage des êtres parlants. Leur butin. Toutes les merveilles et toutes les guérisons y côtoient tous les dangers. Il ne manque pas une pièce dans son jeu. Il n’y a pas de mistigri. Il n’y a que des mauvais joueurs.
Quel que soit le chemin que vous empruntiez, il est déjà là, prêt à se couler sur tous les dos. Il pend dans les branches des arbres, il somnole sur la rive du fleuve. Il se souvient de toutes les guerres, qu’elles aient ou non existé, et de tous les retours au pays.
Mais la guerre, pour eux (que nous sommes) a plus de charme que les récits. Les théâtres ne sont plus le centre des cités, ils sont dans les murs de la maison sur les écrans, dans la chambre, dans la main, sur les oreilles. Trop près pour que passe le frisson du théâtre, les ombres du conte, ni le chant de l’épopée. Retour à la barbarie, disent-ils — ou ne disent-ils pas car la parole leur manque.

Peut-être la nuit dans leurs rêves parlent-ils mais il n’en savent plus rien.
— Tu rêves encore ? a demandé dans mon dos monsieur Nuit au passant que je croisais.

Photographie : Kazuo Ohno dansant

Rivière

Cette placide coulée émeraude, éclairée de touches blanches, empathique comme un chat qui vient frôler vos jambes, elle passait hier vous montrer l’égal regard pour tout sans différence, aujourd’hui se met en profond accord avec vos pensées effarouchées depuis et restées en alerte. Mais jour après jour elle fait son œuvre avec vous, touche après touche elle vous étonne de sa nouvelle composition, qui ouvre l’espace devant vous.
Dans l’en-dedans, c’est percevoir des chaleurs, des souplesses nouvelles par où se déploient les fils, les branches fines, les tentacules qui vont donner la perception, le geste pour répondre, accepter la main tendue, saisir, offrir, porter à votre bouche nourriture ou parole que vous ne saviez pas encore.
Et dehors, en aval du pont, d’autres couleurs bondissent sur le dos de la rivière, que vous nommez, troupeau bleu, caresses dans les galets, souvenir des oliviers.

Van Gogh, Iris, 1890, MoMA

Sur la neige

Nous voilà face à l’écriture qui s’est risquée si loin pour rapporter quelque chose de l’extrême-humain décharné par la cruauté, l’injustice, la haine. Dans la lecture de ces mots qui font silence et musique. Des secondes de lecture arrêtées, patientes, qui émettent chacune un son différent mais inaudible comme un arbre stoïque dans le froid garde précieusement sa chaleur enfermée. Un temps suspendu. Toute une forêt de lecture. La lecture, intimité dans l’immensité. Une route à tracer.

Comment trace-t-on une route à travers la neige vierge ? Un homme marche en tête, suant et jurant. Il déplace ses jambes à grand-peine, s’enlise constamment dans une neige friable, profonde. Il s’en va loin devant : des trous noirs irréguliers jalonnent sa route. Fatigué, il s’allonge sur la neige, allume une cigarette et la fumée du gros gris s’étale en un petit nuage bleu au-dessus de la neige blanche étincelante. L’homme est reparti, mais le nuage flotte encore là où il s’était arrêté : l’air est presque immobile. C’est toujours par de belles journées qu’on trace les routes pour que les vents ne balaient pas le labeur humain. L’homme choisit lui-même ses repères dans l’infini neigeux : un rocher, un grand arbre ; il meut son corps sur la neige comme le barreur conduit son bateau sur la rivière d’un cap à l’autre.

Sur la piste étroite et trompeuse ainsi tracée, avance une rangée de cinq à six hommes. Ils ne posent pas le pied dans les traces, mais à côté. Parvenus à un endroit fixé à l’avance, ils font demi-tour et marchent à nouveau de façon à piétiner la neige vierge, là où l’homme n’a encore jamais mis le pied. La route est tracée. Des gens, des convois de traîneaux, des tracteurs peuvent l’emprunter. Si l’on marchait dans les pas du premier homme, ce serait un chemin étroit, visible mais à peine praticable, un sentier au lieu d’une route, des trous où l’on progresserait plus difficilement qu’à travers la neige vierge. Le premier homme a la tâche la plus dure, et quand il est à bout de forces, un des cinq hommes de tête passe devant. Tous ceux qui suivent sa trace, jusqu’au plus petit, au plus faible, doivent marcher sur un coin de neige vierge et non dans les traces d’autrui. Quant aux tracteurs et aux chevaux, ils ne sont pas pour les écrivains mais pour les lecteurs.

1956

Varlam Chalamov, extrait de Récits de la Kolyma

Photographie, Iziz Bidermanas

Rivière

La rivière, si je n’en parle plus beaucoup, je la traverse toujours régulièrement, sur le pont. Elle n’est pas moins présente qu’autrefois, quand j’écrivais son journal, ou plus tard quand nous avions encore tant à nous dire, quand je la scrutais tant, encore, comme si elle en avait toujours tant à m’apprendre.
Et pas une seule fois elle ne manque à cette promesse : me surprendre, me révéler quelque chose que je n’avais pas encore compris, que je n’avais pas vu et qui était maintenant évident. Et qui me poussait plus loin.
Je suis si loin de tout maintenant. C’est-à-dire que tout cela qu’il importait d’avoir, de faire, de construire, d’être, n’importe plus.
Je la vois, donc, cette eau, qui coule, elle aussi toujours plus loin (mais ce n’est pas ce qu’elle me dit aujourd’hui — elle ne me dit rien, c’est seulement moi qui pense et qui me plaît à bavarder). Cette eau qui coule, indifférente, ne me regarde pas différemment d’un autre, ou d’autre chose. Elle n’a rien à cacher, elle ne baisse pas les yeux quand elle me croise. Ne les fixe pas non plus, elle offre indifféremment son regard à la vue de tous. Voilà ce que les grands peintres racontent.
Les grands peintres, les grands écrivains (pourquoi grands ? disons : parvenus à l’efficience de leur art) apprennent au monde l’indifférence. L’indifférence de l’eau, par exemple. C’est-à-dire la reconnaissance et le respect dus indifféremment aux autres.
Afin de ne pas nous barrer la route.

Albert Marquet, Herblay. Automne. Le Remorqueur, 1919

Les corps

Photographie de Alfred Eisenstaedt, Les Halles, Paris, 1930

Étendus côte à côte nous partagions la maigre soupe d’une histoire ou peut-être fumions un mégot de gros gris.
C’est quand je me suis levé que j’ai senti dans mes jambes une force presque joyeuse qui était celle de Merzliakov.
C’était après ce récit qu’il m’avait fait des hommes de loi transférés dans le grand Nord, quand nous nous étions abrités sous le même toit de cabane effondrée que nous avions trouvé dans la neige.
J’étais content qu’il emprunte mes jambes pour s’en aller et me laisse du même coup sentir cette énergie toute verte de pin bleu qu’il avait, ce pin nain de la toundra dont il m’avait raconté la vie tellement sensible, se couchant sur le sol juste avant l’arrivée de la neige et se laissant recouvrir pour hiberner sous sa couche épaisse de trois mètres jusqu’à l’arrivée du printemps qu’il sentait aussi juste à temps pour ne rien perdre de la première douceur dans ses épines bleu émeraude à peine roussies re-surgies en vert printanier vivement parfumé, c’est ce que j’avais senti passer dans mes jambes.
Il s’échappait du livre, de ce que nous n’appelions plus souvent le livre, devenu informe mais qui servait encore de refuge à nos histoires. Il partait pour une autre aventure et celle-ci me croiserait un jour, moi ou un autre. Cette vigueur dans les jambes était une promesse. Est-ce qu’on ne peut vivre que de promesse ? questionne le corps que l’âge n’habille plus que de questions. Le corps un jour devient fragile comme celui des maigres bûches de mélèzes abandonnées au gel.
Mais après cet instant de promesse c’est toute une félicité qui déferle en rêve dans le corps endormi, le bleu intense de l’amour féminin, la mer tout entière est là au réveil. Le corps plongé dans sa demi-fiction exulte, reposé.
Ils savent qu’ils sont tous des êtres à demi fictifs, qu’ils sont des prolongements, venus d’ailleurs, apportés par d’autres et mêlant leur imagination aux choses de leur vie. Ce qu’ils se racontent, les récits qu’ils tentent de capturer, qu’ils sortent en tiraillant sur leurs trous de manteaux, à travers leurs nerfs, sur leur chair faisant naître un peu ou beaucoup de chaleur, un peu ou beaucoup d’amertume, se perdant, les récits libres comme l’air s’échappant, ou pesants, les dévorant. Ils savent qu’il est impossible d’inventer quoi que ce soit qui n’ait déjà existé en plus vrai, en plus compliqué et toujours en plus douloureux.
Alors nous avions choisi d’être des demi-fous. Des pantins qui ne pouvions pas parler de la douleur. La douleur fait taire la pensée. Nous restions des longs moments silencieux. Elle nous prenait un membre entier, un organe, elle nous disputait notre corps. La douleur faisait des blocs de silence dans nos histoires. Peut-être ce qui les tenait debout.