Je ne dors pas seul

Photographie Louis Vert – Les clochards endormis, 1905

Cet hiver-là, Chalamov était mon compagnon de nuit. Il me contait un ou deux récits, parfois trois. Puis je restais un moment le dos appuyé à mon oreiller et il s’éclipsait. Il partait dans sa nuit et moi dans la mienne. Mais il m’arrivait aussi de ne pas pouvoir porter tout seul le récit qu’il m’avait conté. Je prenais alors mon bloc de papier et le crayon.
Et le crayon sortait bientôt des ombres, par morceaux, puis par coulées, puis des jets comme quand on vomit et le récit de Merzliakov, ou d’Andreï Mikhaïlovitch ou d’un autre dont il m’avait parlé tentait de revenir, de recommencer. Je me dis avec honte, maintenant, pour me protéger de mon rejet coupable, que je fais comme les bovins qui ruminent, reprennent tranquillement ce qu’ils ont ingurgité pour s’en faire une douce pitance, un interminable dessert sucré, une sorte de rêve que j’assimile entre les feuillets tièdes de ma conscience et je m’endors. L’antagonisme qui relègue l’un dans sa mort pour conforter l’autre dans sa vie fonctionne à plein en ma faveur. Je me nourris tranquillement de toute cette insoutenable famine qui a rongé des prisonniers, gelé des pieds et des mains, abattu comme des arbres des dos sur le bois des châlits ou à même la terre, la neige ou la glace. Des heures interminables d’efforts devenus insensibles, des bouches tordues, des yeux révulsés ou haineux, du sang qui coule ou qui se fige dans des loques crasseuses, des fracas, des brusques détonations, des silences déchirants, que sais-je, ou rien de tout ça car ces mots vomis n’ont plus de réalité. La réalité est dans le flot chaleureux du sommeil, car je ne dors pas seul.

Le plaisir

Peinture de Pieter Bruegel (l’Ancien)

Une nécessaire mathématique.
Au cœur de la musique. Voilà qui se fait plus chantant. Une nécessaire mathématique dans le corps de la musique, plus exactement. L’évidence a fini par se faire jour à force de tous ces petits tâtonnements sur le piano, elle ose se clamer enfin sans crainte de froisser des oreilles sensibles trop longtemps prévenues contre le mélange des genres : on joue de la musique, mais on travaille en mathématiques ! C’était la voix sévère du maître sans appel. Il ne savait pas qu’il nous fallait apprendre les mathématiques avec la musique, c’était on ne peut plus évident. On dit que Pythagore aurait inventé les deux en même temps, en écoutant frapper les forgerons. Dans les cours de récréation on saute à la corde, on joue à la marelle, on monte des pyramides de billes, on fait du petit commerce. Compter sur ses doigts, chanter les tables de multiplication, c’était déjà un bon début. On apprend si vite, quand il y a du plaisir à la clé. Le piano attend patiemment qu’on le sollicite. Ceux qui l’ont fait si régulier, si bien tracé, alterné et contrasté et mathématiquement conçu selon Pythagore, doivent piaffer d’impatience à nous attendre !
Mais l’école était un peu sur le mode de l’élevage des animaux domestiques qu’on rentre à l’écurie chacun attaché à son piquet. Le dimanche, l’enfant que j’étais allait parfois s’émerveiller du son du piano jouet d’une cousine, et le jeudi après-midi un petit camarade qu’on traitait de macaroni m’invitait chez lui, je l’admirais car il travaillait devant moi son accordéon. Ainsi file l’enfance fleurie de musique et de chansons, à cloche-pied dans les trous oubliés du temps scolaire. A l’intérieur de l’édifice tout est fait pour durer, selon la méthode d’un très respecté maître de la plume d’oie parlant latin mais ignorant le javanais. Mais il est maintenant certain que la méthode ne fonctionne plus.

La musique est partout. Celle faite par les musiciens, celle que font, peut-être sans le savoir, tous les êtres vivants, mais aussi les choses, l’eau, le vent, la terre. Tout est musique pour qui en a besoin, elle est presque inexistante pour qui n’y est pas sensible. Tout est peinture aussi si tel est notre plaisir. Quel est votre plaisir ? Je comprendrai un peu comment vous apprenez.
Si les mathématiques sont en toutes choses, en tous lieux, il en est de même pour l’art, pour la musique, pour l’histoire et pour bien d’autres de nos perceptions et conceptions.

Mes doigts sur les touches du piano m’apprennent aujourd’hui non seulement les mathématiques mais le tissage, la gymnastique et même la biologie. Les notes qui circulent dans le corps déposent des multitudes de savoir-faire et d’idées à développer comme peut-être fait la sève dans les plantes, préparant ici des bourgeons, là des fleurs ou des feuilles — des oreilles, comme dit Prévert, en argot les hommes appellent les oreilles des feuilles, c’est dire comme ils sentent que les arbres connaissent la musique…

Les récits

Dans les Récits de la Kolyma


« La scie tournait avec un léger bruit. Nous faisions rouler un énorme rondin sur l’établi et le poussions lentement vers la scie. La scie glapissait et rugissait de fureur : elle n’aimait pas plus que nous le travail dans le Nord ; mais nous continuions de pousser progressivement le rondin et il finissait par tomber brusquement, coupé en deux, deux morceaux devenus étonnamment légers.
Notre troisième camarade fendait le bois avec une cognée au long manche jaune. Il attaquait les billots épais près des bords, mais ceux qui étaient plus fins, il les fendait d’un seul coup. Ses coups étaient faibles : il était aussi affamé que nous ; mais il est facile de fendre du bois de mélèze gelé. Dans le Nord, la nature n’est pas neutre, pas indifférente : elle est complice de ceux qui nous ont envoyés ici. »

On voit les prisonniers poussés aux confins de l’humain, se rapprocher de la nature pour supporter la dureté des traitements infligés par des hommes qui ne sont plus leurs frères mais leurs dominants, se rapprocher des choses même, les charger d’une sensibilité qu’ils peuvent partager le temps d’un regard, d’une pensée. Quelque part au-dehors se reflète leur humanité en train de les déserter.
Quant aux animaux (comme la chienne Tamara qu’ils avaient adoptée et nourrie jusqu’à ce que son destin malheureux la reprenne) ils pouvaient rivaliser avec les hommes par l’intelligence, la tendresse, le courage face à l’épreuve extrême, et même les surpasser par leur force morale.


Un jour, c’est un cahier d’écolier qu’il trouve dans un tas d’ordures gelé.

« J’en feuilletai le papier cassant, gelé, les pages naïves recouvertes de givre, éclatantes et froides. […]
Dans ce cahier, il y avait beaucoup, vraiment beaucoup de palissades. Presque sur chaque dessin, les gens et les maisons étaient entourés de palissades régulières et jaunes, droites, surmontées des traits noirs des barbelés. Ces fils métalliques, les mêmes dans tous les camps, recouvraient toutes les palissades du cahier d’enfant.
Près des palissades, il y avait des gens. Dans ce cahier, ce n’étaient ni des paysans, ni des ouvriers, ni des chasseurs : c’étaient des soldats, des hommes d’escorte et des sentinelles, tous armés de fusils. […]
Mon camarade jeta un coup d’œil sur le cahier et en tâta les pages :
— Tu aurais mieux fait de chercher du papier journal pour rouler les cigarettes.
Il m’arracha le cahier des mains, le froissa et le jeta sur le tas d’ordures. Le givre commença de le recouvrir. »

C’est l’humanité en bout de course qu’on perçoit dans ces pâles, proches ou lointains miroirs. L’humanité, cette espèce qui ne semble pas destinée à durer car les membres qu’elle enfante s’acharnent à la supplicier. Nulle force extérieure ne les y oblige. Ils se transmettent eux-mêmes cette puissance de détruire leur propre émerveillement. Une force destructrice de l’espèce qui semble l’exact pendant de sa capacité d’accomplissement, qui s’en nourrit, l’une étant la condition de l’autre, les deux formant un tout indissociable. Deux forces réparties, disséminées, organisées, fluides à l’intérieur du corps vivant de l’espèce. Ce que l’on détruit ne peut être autre que ce que l’on chérit. Un seul feu. Feu toujours vivant, tel que le voyait Héraclite.
Que nous soyons à l’intérieur, que cette énergie soit nous-mêmes — un temps de vie — cette pensée épouse notre conscience. Par extraordinaire, elle nous laisse des marges de mesure : les récits détaillés de nos procédés sont là.

Photographie de Elliott Erwitt, New York, 1948


La lecture

À propos d’un des Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov

Quand j’eus achevé la lecture de cette histoire, je restai un moment le dos immobile appuyé sur mon oreiller, pensif. Comme si un résultat, une conséquence, une vérité allait parachever cette lecture et en quelque sorte me combler à la mesure de ce que je ressentais.

C’était une histoire qui avait la simplicité d’une gorgée d’air qu’on respire, parfumée d’hiver glacial, au goût de vie subtile et délicieuse comme ces baies gelées d’airelles ou d’églantier décrites dans leur couleur et leur saveur, et tout en même temps aussi cruelle qu’un croc rapide et violent qui déchire, et sans cesser de s’offrir, c’était une histoire qui avait le poids d’un pied d’éléphant à deux centimètres de vous écraser.

Je l’avais lue en quelques minutes, elle était énorme et légère. La récolte-pensée que je me préparais à accueillir ne viendrait pas. Elle avait déjà eu lieu : C’est la lecture elle-même.

Si bien que chaque récit devient une composition créée avec le réel du temps et de l’espace et possède leurs sens réunis comme une essence aux couleurs et aux valeurs particulières, qui les contient toutes sous des apparences variées, renouvelées, réapparaissant, comme un rêve nous redonne la réalité du monde, intacte mais réorganisée, et redimensionnée à la taille véritablement symbolique d’un conte, et je crois que c’est ce que voulait Chalamov.

Photo Nicole Resche de Miribel

Barcarolle

Ainsi nous nous étions quittés au petit matin. La veille, je crois. Dans l’après-midi , j’ai senti qu’il y avait quelque chose d’elle quand je jouais la barcarolle d’Offenbach… Il fallait que je la laisse venir jouer avec moi pour que la souplesse du mouvement y soit…
Mieux encore : j’étais elle… au piano j’étais elle, je ne pouvais pas le nier plus longtemps.

J’y retournai. Aussitôt elle se remit à circuler souplement dans mes muscles, le long de mon corps, comme un vêtement souple, une robe, mobile dans l’air plus que tout autre vêtement (un instant je ressens comme une suée la robe de soie bleue de la princesse qu’avait avalée mon grand-père, elle en réveille la mémoire).

De quoi donc est fait notre corps ?
Je l’avais en charge elle aussi maintenant, ou plutôt : je devais lui prêter attention car elle venait me visiter. J’étais peut-être au fond un lieu, un lieu de rencontre, plutôt que quelqu’un. Quelqu’un, qu’est-ce que cela pouvait bien signifier, quelque un ? Plutôt un lieu d’absences, de présences. C’était tellement plus juste et plus léger.

Nous sortons. Elle et moi. Nous allons marcher. Elle marche plus près de moi que ne l’a jamais fait aucune de mes compagnes d’autrefois, nos pas l’un dans l’autre comme nous le faisions si bien avec l’amie d’un temps, côte à côte, avec changements de pied, acrobaties et courses.
Et elle me rappelle que la rencontre n’obéit pas à notre désir, que la rencontre a sa propre durée et qu’elle se termine toujours par surprise, comme elle est arrivée.

Chagall, autoportrait en vert, 1914

La robe de soie bleue > https://contesparenethibaud.blogspot.com/2024/01/princesse-la-galette.html

La nuit dans son seau

Du fond du seau de monsieur Nuit elle remontait doucement, mais il l’a retenue, le jour était largement levé. Il l’a fait taire mais je l’avais entendue très clairement quand elle s’était dressée, les bras levés, non pas vociférant mais impérieuse, son corps souple surgissant de chaque côté d’un tronc, d’un axe charpenté, solide, humain.
Impérieuse et très claire. J’ai parfaitement entendu et compris ses imprécations, sa colère, son exigence. J’entends comme je vois dans l’obscurité et je me dresserai si je pouvais, avec elle, mais le jour est à l’œuvre et me raplatit moi aussi. La métamorphose reprend à rebours ou l’enchantement se résorbe, je ne sais comment dire, monsieur Nuit me refait en un tournemain ce que je suis.
Mais je n’oublierai pas mon amie, ma sœur, ou peut-être ma mère, celle dont j’ai éprouvé de nombreuses fois déjà la tendresse, la force et la chaleur et qui me reste proche. Et qui demeure lointaine.
Prisonnière de monsieur Nuit ? Je ne sais pas, car il n’est pas Barbe Bleue et je ne suis plus un enfant, je découvre chaque jour davantage de l’étendue de l’ignorance où je suis, ce pays de monsieur Nuit, ce territoire sans fond et sans repos, où il fait chaud, froid, où tout est si palpable, mouvant, malléable et volubile… Quelle chance d’avoir pu approcher le vieux vagabond, d’en être devenu presque un ami. Parfois je crois voir par ses yeux.

Milton Avery, the Late paintings, 3

Sarabande

Il faut imaginer que tout cela se passe en douceur – apparemment, car la force est interne, contenue.
Mais je ne peux plus tenir monsieur Temps, plus le nourrir, plus le prendre en charge, plus me nourrir de lui, l’inertie nous menace.
J’ai besoin de lui comme naguère, à l’extérieur, près de moi. Lui, le léger, en costume gris, toujours calme et serein, toujours stimulant. Aussitôt il sort, il m’entend. Je suis déjà mieux, redressé, j’ai repris force, je joue déjà avec énergie sur le clavier.

Il est donc partout, transparent. Il ne sera jamais mon prisonnier.
Je peux me nourrir de lui mais je ne le nourris pas, je nourris un impalpable : sa présence en moi. Je lui redonne son immatérialité – ou plutôt je la redécouvre. Et je vois toutes les images que je peux faire de lui.

Et ce qu’il fait de moi ce sont des doigts, des petits doigts qui apprennent à danser, qui découvrent des plaisirs nouveaux, des forces nouvelles. Ce qu’il me fait aussi ce sont des oreilles, des oreilles plus indépendantes, qui se détachent de leur mémoire, qui sont capables de se lâcher en l’air, de vagabonder un instant et de revenir se poser sur un point précis, sur une touche précise, un son précis, une chaîne de son, bientôt une grappe, un arpège, une escalade, un saut de ruisseau, un battement d’aile. Petit oiseau, petit lézard je fais mes premiers pas.
Des sautillés, des rebonds, et le ressaisissement de la prise pour ne pas chuter. Ou un faux-pas, un rétablissement, une volte-face, une échappée, une retombée. Un éclat de rire.
Un – deux – trois… mon maître à danser ! Le vieux bourgeois gentilhomme que je suis !

Photographie de Thami Benkirane