Distances

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Finalement, nous nous sommes juste effleurés, le plus souvent… comme l’eau entre les rives glisse, creuse, caresse seulement… N’est-ce pas déjà une grande chance… Mais dans les labyrinthes et les échafaudages que nous avons construits pour nous mettre à distance de notre prétendue violence comment nous promener encore un beau dimanche de printemps ?
Autrefois nous disions « adieu ! » pour nous crier bonjour, salut, ou au revoir – de nos voix enfantines, de nos voix en couleurs. Près des merles, des parfums, qui surgissent des toits, des jardins, nous étions. Comme aujourd’hui.
Au fond, il faut du temps et beaucoup de chance pour se réinsérer dans ce monde, après tant d’efforts pour s’en dissocier. Beaucoup de chance pour traverser du regard ces invisibles distances ou plutôt : connaître ce travail mystérieux qui s’est accompli en sens inverse, défaisant à mesure ce qui se faisait.

photo r.t

Générique

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Le vent se déshabille, jette ses affaires n’importe où et part en courant.
Les arbres se cramponnent. Les maisons, abasourdies, restent sans voix, un drap de soleil collé sur le nez, et les pompes à vélo s’emmêlent dans les boîtes à parapluie.
Qu’est-ce que c’est que cet affolement ? crie le vent à la lune déjà blanche comme une craie.
Je vais au bal, non ? Vous m’accompagnez ?
Mais la lune se rentre encore plus les oreilles dans les joues et continue sa lessive. Quand elle a fini avec elle, elle lave le savon à la fin tout est fondu.
Adieu ! Il crie, il hurle, il pète, il siffle comme un train, il disparaît.
Tout le monde a fermé ses volets.
Sauf la mer, qui se fend, qui s’allonge, qui se roule dans ses bras.

photo de Élina Thibaud

L’atelier

Interieur-aux-aubergines 1911

Ce matin la parole dispersée colore les toits et les murs de rouges, d’ocres, de gris. Un merle déploie des tirades tranquilles – des volutes de fleurs frisées, des draps secoués. Le noir s’accumule entre des tuiles. Il n’y a plus de limites à cet instant, ni à cette fenêtre.
Les marronniers sont en fleurs. Je cours photographier les rouges – le panier plein des saisons, les unes par-dessus les autres. Par surprise les arbres se sont couverts de feuilles à la rentrée des vacances de Pâques, on ne reconnaît plus la cour de l’école – le monde est à mon père, ou à ma mère, quand j’ai 8 ou 10 ans. Mon père bêche son jardin.
Quelques jours pour bien apprendre à voler, à se percher, et maintenant les jeunes merles savent siffler, moduler comme des grands, presque aussi inventifs et charmeurs – aux voix de sources. Tu te rappelles que ta mère est morte. Que ton père est mort. Tu fais la planche dans le pré, dans les avoines, sous le ciel. Tu jettes une page griffonnée, froissée en boule. Soudain le merle, son chant passé par la fenêtre remplace ta pensée. Grands Dieux ! C’est en regardant ces toits, ce matin, en sentant, cet après-midi, le soleil sur mes épaules, que je suis revenu au futur, au futur de ne pas savoir mais d’être le savoir du monde – et reprendre la feuille, les outils.

Matisse, Intérieur aux aubergines, 1911, Musée de Grenoble

identité

dessin de Jannie

Notre identité c’est le monde. Pourquoi ne pas le reconnaître. C’est trop compliqué ? Non, c’est trop simple. Quand tu es au soleil, tu sens le soleil sur ta peau. Ton identité, c’est le soleil. Quand tu es dans le froid, la pluie, le vent, la nuit étoilée, quand tu es dans le désert, ton identité c’est le désert, la nuit étoilée, le vent, la pluie, le froid. C’est ta peau, c’est ton cerveau, l’intérieur de ton corps qui les prolongent. Quand tu es avec l’autre, tu es l’autre. Il n’est pas différent de toi, seulement autre.

peinture de Jannie

la vie en commun

Soaz Saahli -  Voler, 2015

La vie en commun, sait-on encore que c’est cela qu’on éprouve quand on aime une fille, un homme, un enfant, une fleur, un arbre, une rivière, un oiseau ?
La place commune, sait-on encore que c’est là où on aimerait se rejoindre pour laisser éclater la joie partagée, laisser déborder l’hommage aux justes, aux héros ?
La scène commune, la part commune, l’œuvre commune, sait-on que c’est de leur perte que nous souffrons,
de les rêver que nous peignons ?

peinture de Soaz Saahli

Soir de Noël

aquafenetreLe soir faisait une ronde bleue autour des fenêtres. Les montagnes, les arbres, les maisons, tour à tour entraient dans la ronde et devenaient bleus.
Tout est complètement bleu quand le père Noël s’éveille.
Il s’est perdu !
Tellement perdu, sans maison, sans chemin, sans même un caillou blanc, perdu emporté comme une balayure par le vent, emportées ses bottes, emportés son manteau, ses cheveux, sa barbe, perdus ses jambes et ses bras, son ventre, sa figure, il a même perdu son nom, personne ne l’appelle plus le Père Noël, d’ailleurs il n’y a personne, il n’y a personne nulle part.
Et nulle part est tout bleu, tout bleu, tout bleu.
Il se dit qu’on serait bien là pour dormir, mais il n’a plus sommeil. Depuis un an qu’il dormait !
Il commence à s’ennuyer. Qu’est-ce qu’il pourrait bien faire… avec ce bleu ?
Il décide d’en faire des lunettes !
Heureusement, à nulle part, c’est facile de faire des lunettes avec du bleu :
Il faut regarder, bien regarder, tout grand tout rond pour entourer le bleu.
Et bientôt… les lunettes sont prêtes !
Ah quel bonheur il se dit, je vais retrouver mon chemin, et mon corps, et ma maison, là-bas… un petit caillou blanc !
Oh c’est une étoile ! (il s’approche) humm, elle sent les pommes cuites…
Mais c’est l’heure du dessert ici !
Tout excité, il frotte ses mains sur ses genoux… Mes genoux !
Je retrouve mes genoux… et mes mains ! et là, devant moi… c’est mon assiette !
Il entend derrière lui qu’on l’appelle :
Eh Jacques, tu dors ? Eh ! Jacques Durand !
(chic, se dit-il, j’ai retrouvé mon nom : Jacques Durand.) Non non, je ne dors pas, elles sont bonnes ces pommes !
Et les enfants de Jacques Durand se mettent à rire.
Ils parlent de noël. (hmm hmm… se dit le Père Noël, ils font leurs commandes, écoutons bien.)
Et il écoute les commandes des enfants, sans rien dire. Il verra bien ce qu’il peut faire.
Puis c’est l’heure de se coucher.
Il est bien content de retrouver son lit.
Mais comme il n’a toujours pas sommeil (depuis un an qu’il dormait !) il commence à s’impatienter dans le lit, dans le lit de Jacques Durand, et dans le corps de Jacques Durand il commence à s’énerver, parce que dans la tête de Jacques Durand il y a beaucoup de bruit et de bousculade et de commissions à faire et d’argent à dépenser et de couleurs brillantes qui l’étourdissent !
Alors, il part dans un rêve, un rêve lointain. Et en chemin, il oublie.
Il oublie de courir, il oublie de marchander, il oublie les bruits, les couleurs, il oublie tant et si bien qu’il se retrouve nulle part, complètement perdu…
sans rien ni personne, que du blanc !
Du beau blanc comme peluche, qui donne envie de toucher.
Il se dit qu’il se ferait bien une grosse boule, une grosse boule de neige.
Mais comment faire ?
Heureusement, à nulle part, c’est facile de faire une boule avec du blanc !
Il faut glisser tout rond, tout grand, pour entourer le blanc,
et bientôt… la boule de neige est faite !
Ah quel bonheur il se dit, je vais retourner sur la Terre…
Et voilà qu’il se met à neiger.
Enfin tranquille ! pense le Père Noël
qui se laisse tomber en silence un peu partout…

En bas tous les gens en récupèrent un morceau et s’écrient au matin de noël :
Il est passé ! Il est passé ! Venez voir il est passé !
Les enfants ont bien vu qu’il est passé, et ils ont regardé partout mais évidemment, le Père Noël…
Il avait encore disparu !

écrit pour Anne, un soir de décembre 1972, je crois

Magie de soltice

photo 22 dec 2014

J’ai marché au soleil sur l’estacade, pensant à l’Estaque peint par Derain et tant d’autres de mes aimés peintres du XXè siècle, même si de là on voit Chamrousse ensoleillé et non la mer, le bleu intense est dans le ciel et j’ai au corps une chaleur douce de pomme de pin. Derrière moi au-dessus du banc où je me suis adossé des grappes de baies rouges se répandent en abondance, devant les gens passent, marchant, roulant à vélo, en voiture, en tramway. Quelques uns se sont arrêtés, comme moi, l’un posant ses béquilles, couché de tout son long, l’autre, rasta man, un cahier devant lui, écrivant de temps en temps, à côté d’un énorme sac baluchon. Un autre appuyant son vélo et entamant des dialogues enjoués avec les passants. Je pense à mon fils, qui réside dans cette ville même s’il se déplace beaucoup, que je sens proche mais peut-être suis-je pour lui lointain, tant il est vrai que la présence, l’absence, la proximité ou la distance sont des choses complexes, voire magiques. Pour moi les couleurs — des fruits, des plantes ou du ciel, de la mer, — la lumière de la neige sur la montagne, l’odeur de l’air, une enfant qui me sourit ou le parfum d’une passante, toutes choses présentes sont les fétiches, les talismans, les offrandes, les grains du sable, les gouttes du sang du poulet qui peuplent un roman de Tobie Nathan et qui disent la complexe magie du monde où nous vivons. Les photographies, les bouts de textes que nous postons sur les réseaux ou avec lesquels nous jonglons ou circulons dans la foule, les pensées tout comme les baisers, les gestes, les paroles, sont autant de ponts ou d’estaques.

photo r.t 22.12.2014