sans titre

les constructeurs 1951

Il n’y a pas d’histoire qui tienne debout.

Je les aime toujours passionnément, les constructeurs déconstructeurs. Léger, Les anges. Mes parents m’ont vu tomber de leurs valises en sortant de la guerre. Ils m’ont mis à l’école de Jules Ferry et de Victor Hugo, c’est tout ce qu’il y avait, blouses grises du siècle passé, poussière et bancs de bois.

Je me souviens mon père disait « Il travaille aux ponts échaussés » et ça me fait toujours penser aux grues, aux échassiers, aux pieds boueux. C’est lui qui m’a appelé René, qui a déclaré à la mairie ce prénom qui n’était pas prévu. Il en a rajouté deux autres, le sien et celui de son père. Et lui dans ses prénoms il porte Fernand.

De ma mère, j’ai l’espace. Car le jeune homme enlevé à la montagne de Durance et assigné à la boucherie humaine juste au pied de la petite chapelle de ND de Lorette fut sauvé. Il put revenir donner à une fille ce nom de fleur fragile, de l’Italie, dit-on. Pour elle aussi, je reviens de loin.

Fernand Léger, Les constructeurs, 1951

Le lent gage

Hélène Duclos expo Crest 2014

Le lent gage du langage c’est l’art et la manière dont tu vas te raconter les choses, et dont tu vas tenter d’user pour en faire communauté.
Le langage range, dérange, s’arrange, s’arroge, fait le gros dos, fait l’ange, retombe toujours sur ses pattes, même cassées, on peut toujours les raccommoder, mais seuls les enfants savent vraiment bien y jouer.
Ou les puces. Moi j’ai une puce à une oreille. Oui mais je suis en train de la dresser.

peinture d’Hélène Duclos, 2014

La psychanalyse

marine à Dieppe 1952

L’objet de la psychanalyse n’est pas l’âme humaine mais le langage. Elle vit de cette matière matricielle pleine et mouvante. Le voyage y est sans amarres. Un jour on échoue sur une rive mais son mouvement continue de vous habiter à jamais, même discrètement.

Nicolas de Staël, marine à Dieppe, 1952

Plus loin

014-brassai-1960 RMN

Un temps de silence. Un autre. Un autre temps de silence, encore.
C’est dans ce silence intermittent que se reforment les liens que vous avez brisés en quittant les cadres.
Brisés avec vous-même.
Vous voyez alors que les seuls liens qui comptent et qui se reforment toujours sont ceux qui vous tiennent à vous-mêmes.
Des liens qui ne sont pas amarrés à l’extérieur.
Alors, pas à pas, de perte en perte, d’abandon en abandon, vous existez davantage, en vous grandit ce faisceau d’énergie qui vous constitue et qui jette ses bras tout autour.

photo de Brassaï, 1960

Préambule

Arp, homme à la fenêtre 1930

Pour le moment je dois me garder des portes de sortie — c’est curieux qu’on puisse employer la même expression pour dire deux choses contraires : pouvoir sortir, et se préserver de le faire, grâce à la porte, qu’on peut franchir dans les deux sens.
Après le nid maternel, après l’école, après les études, après les semblants de métiers, le pied ne tient plus qu’à un fil au cadre. Ce fil, qui me servait à vous attirer dehors un tant soit peu.

Jean Arp, homme à la fenêtre, 1930

cours d’eau et des vies

photo Grenoble 30 juin 2012

Nous pouvons facilement sortir des cadres du lycée, pour peu que les professeurs le désirent.
Un jour j’apportai ce texte de PEV, pour alimenter un projet d’action éducative qui, par le théâtre et la vidéo, touchait à la fois aux domaines scientifique, littéraire et citoyen. Les lycéens s’en sont emparés avec un bonheur gourmand et beaucoup de créativité.

Il y a beaucoup d’eau sur la Terre…

Vous croyez vraiment ? Alors, écoutez bien :

Si la Terre avait la grosseur d’une orange, toute l’eau du monde (océans, mers, cours d’eau, lacs, eaux souterraines, eaux en suspension dans l’air et toutes les autres) ne représenterait, en volume, qu’une toute petite goutte déposée sur l’orange.
Les ¾ de cette goutte seraient composés d’eau de mer, salée, non consommable par l’homme.

Un quart seulement serait de l’eau douce.

Toute l’eau douce du monde serait donc représentée par une tête d’épingle enfoncée dans l’orange.

Cette minuscule quantité d’eau douce n’a jamais varié.
Elle est toujours restée la même. Elle parcourt un cycle immuable.
Elle a été bue par les diplodocus puis rejetée par eux, bue par les hommes et rejetée par eux.
Aujourd’hui les hommes la polluent au-delà de toute possibilité de récupération…

Alors soyez prudents : l’eau douce est une matière de plus en plus rare.
Économisez-la. Soignez-la. Elle vaut mille fois plus que le pétrole, car l’homme peut se passer de pétrole.
Mais il ne peut pas se passer d’eau.

L’homme peut vivre 50 jours sans manger.

Il meurt après 4 jours sans eau…

Paul-Émile Victor
Photo r.t

en sortant des cadres

Thami Benkirane autoportraitC’était plus qu’un pas de côté.
Idir Tas dans « Les genêts sont en fleurs » raconte la sortie de l’école, quand les enfants courent au pied d’un grand arbre, où les attend un vieil homme. Ce n’était pas le « soutien scolaire », c’était plutôt la culture citoyenne, celle que nous devons reconstruire aujourd’hui parce qu’elle manque et que l’école n’y suffit pas : à la fois mémoire, histoire, éthique, imagination, plaisir et tendresse devant la vie.
C’était une véritable institution, on l’appelait « le cercle des conteurs ».

Au pied de son châtaignier, Ahmed commence à se mettre les mots en bouche et fredonne une vieille berceuse.
De temps à autre, il consulte le soleil.
Dès que son ultime rayon aura dépassé la colline empourprée, les enfants quitteront l’école. Ahmed entendra aussitôt leurs cris, des cris bondissant de joie qui l’atteindront en plein coeur. Une éblouissante lumière l’envahira alors. Quelque chose de magique comme un fluide porteur. A la pensée que le cercle des petits conteurs se reformera bientôt, le vieil homme en a le corps et l’esprit tout réchauffés déjà.
Ils arrivent toujours comme le soleil franchit le haut du col, à l’ouest de la vallée. De les voir arriver encore tout pleins d’entrain après ces heures studieuses passées à l’école le flatte secrètement. Il se sentit tout à coup quelqu’un. Il existe pour cette ribambelle de gosses avides d’histoires qui l’écoutent avec des yeux écarquillés d’émerveillement. Et pendant ce temps, lui, il est comme un vieux chat qui ronronne en catimini.
Pour rien au monde il ne manquerait un moment pareil.

http://gaspardnocturne.blogspot.fr/2006/05/les-genets-sont-en-fleurs.html

photographie de Thami Benkirane