Le lent gage

Hélène Duclos expo Crest 2014

Le lent gage du langage c’est l’art et la manière dont tu vas te raconter les choses, et dont tu vas tenter d’user pour en faire communauté.
Le langage range, dérange, s’arrange, s’arroge, fait le gros dos, fait l’ange, retombe toujours sur ses pattes, même cassées, on peut toujours les raccommoder, mais seuls les enfants savent vraiment bien y jouer.
Ou les puces. Moi j’ai une puce à une oreille. Oui mais je suis en train de la dresser.

peinture d’Hélène Duclos, 2014

La psychanalyse

marine à Dieppe 1952

L’objet de la psychanalyse n’est pas l’âme humaine mais le langage. Elle vit de cette matière matricielle pleine et mouvante. Le voyage y est sans amarres. Un jour on échoue sur une rive mais son mouvement continue de vous habiter à jamais, même discrètement.

Nicolas de Staël, marine à Dieppe, 1952

Plus loin

014-brassai-1960 RMN

Un temps de silence. Un autre. Un autre temps de silence, encore.
C’est dans ce silence intermittent que se reforment les liens que vous avez brisés en quittant les cadres.
Brisés avec vous-même.
Vous voyez alors que les seuls liens qui comptent et qui se reforment toujours sont ceux qui vous tiennent à vous-mêmes.
Des liens qui ne sont pas amarrés à l’extérieur.
Alors, pas à pas, de perte en perte, d’abandon en abandon, vous existez davantage, en vous grandit ce faisceau d’énergie qui vous constitue et qui jette ses bras tout autour.

photo de Brassaï, 1960

Préambule

Arp, homme à la fenêtre 1930

Pour le moment je dois me garder des portes de sortie — c’est curieux qu’on puisse employer la même expression pour dire deux choses contraires : pouvoir sortir, et se préserver de le faire, grâce à la porte, qu’on peut franchir dans les deux sens.
Après le nid maternel, après l’école, après les études, après les semblants de métiers, le pied ne tient plus qu’à un fil au cadre. Ce fil, qui me servait à vous attirer dehors un tant soit peu.

Jean Arp, homme à la fenêtre, 1930

cours d’eau et des vies

photo Grenoble 30 juin 2012

Nous pouvons facilement sortir des cadres du lycée, pour peu que les professeurs le désirent.
Un jour j’apportai ce texte de PEV, pour alimenter un projet d’action éducative qui, par le théâtre et la vidéo, touchait à la fois aux domaines scientifique, littéraire et citoyen. Les lycéens s’en sont emparés avec un bonheur gourmand et beaucoup de créativité.

Il y a beaucoup d’eau sur la Terre…

Vous croyez vraiment ? Alors, écoutez bien :

Si la Terre avait la grosseur d’une orange, toute l’eau du monde (océans, mers, cours d’eau, lacs, eaux souterraines, eaux en suspension dans l’air et toutes les autres) ne représenterait, en volume, qu’une toute petite goutte déposée sur l’orange.
Les ¾ de cette goutte seraient composés d’eau de mer, salée, non consommable par l’homme.

Un quart seulement serait de l’eau douce.

Toute l’eau douce du monde serait donc représentée par une tête d’épingle enfoncée dans l’orange.

Cette minuscule quantité d’eau douce n’a jamais varié.
Elle est toujours restée la même. Elle parcourt un cycle immuable.
Elle a été bue par les diplodocus puis rejetée par eux, bue par les hommes et rejetée par eux.
Aujourd’hui les hommes la polluent au-delà de toute possibilité de récupération…

Alors soyez prudents : l’eau douce est une matière de plus en plus rare.
Économisez-la. Soignez-la. Elle vaut mille fois plus que le pétrole, car l’homme peut se passer de pétrole.
Mais il ne peut pas se passer d’eau.

L’homme peut vivre 50 jours sans manger.

Il meurt après 4 jours sans eau…

Paul-Émile Victor
Photo r.t

en sortant des cadres

Thami Benkirane autoportraitC’était plus qu’un pas de côté.
Idir Tas dans « Les genêts sont en fleurs » raconte la sortie de l’école, quand les enfants courent au pied d’un grand arbre, où les attend un vieil homme. Ce n’était pas le « soutien scolaire », c’était plutôt la culture citoyenne, celle que nous devons reconstruire aujourd’hui parce qu’elle manque et que l’école n’y suffit pas : à la fois mémoire, histoire, éthique, imagination, plaisir et tendresse devant la vie.
C’était une véritable institution, on l’appelait « le cercle des conteurs ».

Au pied de son châtaignier, Ahmed commence à se mettre les mots en bouche et fredonne une vieille berceuse.
De temps à autre, il consulte le soleil.
Dès que son ultime rayon aura dépassé la colline empourprée, les enfants quitteront l’école. Ahmed entendra aussitôt leurs cris, des cris bondissant de joie qui l’atteindront en plein coeur. Une éblouissante lumière l’envahira alors. Quelque chose de magique comme un fluide porteur. A la pensée que le cercle des petits conteurs se reformera bientôt, le vieil homme en a le corps et l’esprit tout réchauffés déjà.
Ils arrivent toujours comme le soleil franchit le haut du col, à l’ouest de la vallée. De les voir arriver encore tout pleins d’entrain après ces heures studieuses passées à l’école le flatte secrètement. Il se sentit tout à coup quelqu’un. Il existe pour cette ribambelle de gosses avides d’histoires qui l’écoutent avec des yeux écarquillés d’émerveillement. Et pendant ce temps, lui, il est comme un vieux chat qui ronronne en catimini.
Pour rien au monde il ne manquerait un moment pareil.

http://gaspardnocturne.blogspot.fr/2006/05/les-genets-sont-en-fleurs.html

photographie de Thami Benkirane

avec mes sabots

Adami, il paesaggio du Tolstoi -acryl s.toile 1976-77

J’ai piétiné des souvenirs
et j’ai trouvé, toujours, une eau limpide.
Partout où je marche je l’emporte avec moi. Elle ne m’appartient pas, elle est commune. Nul rituel ne me l’a donnée. Seulement le regard émerveillé de ceux qui m’ont accueilli.
La famille, ce n’est que cela, le lieu des mains qui nous accueillent. Un jour elles se retirent, mais elles ont été là — et l’eau limpide s’est engouffrée.
Quelquefois les mains savent aussi, comme elles ont accueilli le nouveau-né, ensevelir le mort.
Etymologiquement, sepelire, avant d’être ensevelir, donner une scépulture, était en latin dormir et semble-t-il, de lointaine origine, en sanscrit, vénérer. Ce qui nous indique que dormir contient ce respect devant un mystère.
En passant par la famille,
l’être est nu dans les mains communes qui l’accueillent et dans celles qui le relâchent.
Entre ces deux brefs instants, sacrés s’il en est, escamotés peut-être, les familles sont des cadres plus ou moins sécurisants ou étouffants dont il faut un jour ou l’autre démonter les murs, les portes, les fenêtres, pour lever le camp.

Valerio Adami, il paesaggio du Tolstoi, acrylique sur toile 1977