silence

silence1942pierre à chaux rose

Le regard est un art du silence. Il résout les bruits et les paroles, il peut les réduire à un titre, une étiquette, un « signifiant » qui vous rappellera ce que vous aimez, vous tranquillisera sur votre plaisir. Il m’a peut-être fallu un peu de temps, pour aimer en toute tranquillité les « natures mortes » puisqu’elles se présentaient avec ces mots désuets et inappropriés, ce vocabulaire de trophée de chasse, mais je dois reconnaître qu’en dépit de la répulsion que j’en avais, je l’ai bien digéré. Comme dans cette histoire que j’aimais autrefois raconter, où le petit héros parvient à mettre un bâton en travers des mâchoires du loup qui allait le dévorer, enfonce son bras dans la gueule ouverte, jusqu’à la queue, tire et le retourne comme une chaussette. Il y a un petit peu de chasseur chez moi aussi. L’intérieur caché a fait surface. On pourrait dire aussi que dans la nature morte, rien n’est caché. Et pour le rappeler, de ces deux mots dont on use, le second est peut-être le plus doux, le plus caressant à l’oreille. Mais les sens, chez nous, peuple cartésien, viennent en second après l’intellect et il m’avait bien fallu, pour me préparer à cette découverte, en passer par le stade poésie, me laisser guider par les mots, qui faisaient du bruit jusqu’à crier dans mes oreilles et sur les pages des chocs, des alliances, des contrastes, des oxymores que je tairai ici. La mort, ils me l’avaient soufflé, était l’autre dimension, celle qui permet la vue en relief de tout ce qui est. La nature morte n’a pas besoin de mots, c’est un pur regard, une complétude muette, saturée de présence, c’est cette vie tranquille, sans angoisse, que le peintre, ou le photographe, ou le sculpteur même, parvient à faire exister.

Jean Arp, Silence, pierre à chaux rose, 1942

5 réflexions au sujet de “silence”

  1. Ce « silence » de Jean Arp est d’une telle présence que le mot s’effiloche, mot-limite, « mot-trou ».
    J’aime l’histoire du loup retourné comme un gant et le garçon qui apparaît derrière, « chasseur », en quête de natures mortes. Elle s’est mise en lien, cette histoire, avec des retours de chasse d’hommes de mon enfance, avec ces lièvres, abandonnés sur une table avant qu’on ne les épouille.
    Douceur du mot mort…La mort, là mord et l’amor. Un relief s’en déduit, un « silence ». Merci pour ce beau texte.

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    1. Le mot qui s’effiloche et les lièvres que l’on épouille, c’est plein de douceur aussi. Merci Noëlle, tant pour le bonheur de l’évocation que pour celui du lapsus, sans oublier celui de l’art d’écriture (j’aurais aimé dire l’art poétique mais bon ! les mots se sont usés)

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