point sensible

photo Adèle Nègre

Nous sommes des êtres sensibles. Mais au cours du temps notre façon de vivre nous a rendus de plus en plus insensibles.
Comme le fait remarquer Emanuele Coccia, « la vie sensible n’est pas seulement ce que la sensation éveille en nous. » Et je soulignerais ce en nous qui pourrait passer comme allant de soi et ne pas éveiller notre attention. Si l’on y regarde un peu on voit parfaitement que cette intériorité qu’on voudrait prendre pour preuve de notre sensibilité trahit exactement le contraire : l’autre face de l’intériorité ne tourne-t-elle pas le dos à l’extérieur ? Que penser de cela ? Nous sommes sensibles aux médias, ils nous informent de tant de souffrances, d’injustices subies par les autres. Nous fonctionnons en circuit court, nous en faisons – immédiatement, cette fois – un drame intérieur. De contact avec la vie extérieure, de relation avec l’autre, point n’est besoin pour mettre en route des effets intérieurs à nous-mêmes – notre sensibilité – que nous répercuterons peut-être dans la sphère médiatique.
A des degrés divers, nous subissons tous ces effets de civilisation. Nous sommes une humanité qui se referme dans ses villes, dans ses médias, qui s’aveugle et s’étouffe dans son écran de fumée.
Que quelques uns aient pris conscience de la situation renforce contre eux la réaction d’étouffement. Il semble que l’humanité n’avance pas sans la perversion.

 

Citation d’Emanuele Coccia extraite de La Vie sensible, Payot & Rivages, 2010
photographie Adèle Nègre

6 réflexions au sujet de “point sensible”

  1. Bonjour René,
    Tu cites ici Emmanuele Coccia dont je viens de lire « La vie des plantes, une métaphysique du mélange »; le sous-titre qui explicite la visée de l’ouvrage dissuade de toute exclusion, de tout ressentiment, peut-être de toute catégorisation à l’instar de la psychanalyse, à l’instar de l’amour. « Tout savoir pénètre et est pénétré par les autres », écrit l’auteur. Alors, devenus insensibles les hommes? Ou inconscients, ou résignés? Ce qui les conduira-peut-être- à leur extinction mais non à celle du vivant.
    D’autre part, je vois alentour beaucoup d’actions associatives, beaucoup de gestes de solidarité qui donnent cette respiration dont nul n’est dépourvu et qui implique l’inspiration.
    L’illustration crée aussi une atmosphère de souffle par l’être-là, irréfutable de la feuille malgré l’instrument qui ne parvient pas à la masquer. Le vert domine. Merci pour ce texte qui pousse à questionner la diversité de l’humain et plus largement du vivant ainsi que ce qui serait à père-vertir, toute rupture épochale accouchant d’une nouvelle père-version.. Bonne journée à toi. Ici, le soleil resplendit.

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    1. Sous la feuille verte il y a une femme qui tient ouverte la jupe-corolle. On peut rapprocher ce jeu de profondeurs de celui que l’on trouve dans « la sensibilité ». Mais l’art d’Adèle Nègre est très grand, http://adelenegre.blogspot.fr/
      Je voulais parler simplement d’une perversion qui guette à chaque fois qu’il y a une fermeture invouable, un dos tourné qui inverse le sens. Mais là, je profite comme toi du plein soleil.

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  2. Merci de m’avoir fait découvrir ce très beau blog d’Adèle Nègre. Et j’ai mieux vu, sur une autre image, la jupe corolle faite feuille dans mes images. Oui, le terme perversion est polysémique. Le lier à une « fermeture » inavouable ouvre des perspectives et alors, c’est la fermeture qui devient perversité…Ces échanges poussent à penser.

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    1. Et pour « pousser » un peu plus, je dirai le grand intérêt et le plaisir qu’a été l’écoute d’Emanuele Coccia sur « Les chemins de la philosophie » (fr.cult) à propos de « La vie des plantes » que j’ai maintenant entre les mains, ainsi que « La Vie sensible », mais je suis un peu déçu, rebuté par l’approche « métaphysique », je les laisse donc reposer un temps.
      Sans doute suis-je sous le charme tenace d’un certain Francis Hallé dont je recommande absolument les livres, en premier lieu « Eloge de la plante » et puis un de ses derniers « La condition tropicale » où on peut voir s’esquisser une nouvelle conception planétaire du vivant. Il se trouve aussi, pour le rapprocher d’E. Coccia, que c’est à sa manière un livre des « mélanges » !

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  3. Les titres que tu évoques, de Francis Hallé, je les trouve très alléchants et je les note…Mais j’ai actuellement beaucoup de lectures en cours ou en attente. Je suis en train de lire un  » Grand bestiaire de la philosophie » dont le côté décevant est l’instrumentalisation faite des animaux à des fins théoriques mais pas toujours; j’y rencontre de très bons moments. J’alterne avec « mourir de penser » de Quignard dont je ne me lasse pas et dont nous allons voir demain soir au théâtre « La rive dans le noir ». Et j’ai en réserve « Le génie de la bêtise » de Denis Grozdanovitch dont j’avais aimé « Nageurs et rêveurs »; et aussi « Comment pensent les forêts » de Eduardo Kohn. C’est le souci: pour partager, il faudrait avoir les mêmes lectures… C’est ce que j’avais tenté : lire un ouvrage que tu recommandais. Mais nos pensées et nos sensibilités issues de nos lectures privilégiées se rencontrent. A cette rencontre et très bonne soirée, René.

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    1. Bien sûr on peut trouver un grand intérêt et un grand plaisir à discuter à propos de lectures communes ou à confronter des points de vue sur un sujet. Mais je souhaite ici avant tout laisser agir la curiosité, l’étonnement, la découverte dans ce que je propose autant que dans ce que je reçois en retour.

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