Il faut que j’aille poser le papier aujourd’hui. Papier troué.
Les mirabelles sont presque mûres, j’en rencontre beaucoup, c’est une année à prunes par ici, dirait Dario s’il savait (peut-être lira-t-il ces mots). Chez lui, en Auvergne, la floraison a été explosive et magnifique mais beaucoup trop précoce au vu du gel qui est venu juste après si bien qu’il aura une année sans prunes comme dit je ne sais plus quel saint du calendrier, dans une formule bien trouvée. Au bord de la rivière, ici dans le Dauphiné, il y a une dizaine de jours, les prunes c’était une explosion de rires déclenchée par trois ou quatre femmes en train de remplir de leur cueillette une grande poche plastique transparente. Des mirabelles déjà bien rondes mais toutes vertes. Elles sont mûres ? ai-je demandé. Non, mais nous on les mange comme ça (je vois qu’elles sont asiatiques, j’entends une vivacité drue, de liane) on les prépare avec du sel, après on file aux toilettes, en vitesse, ah ah ah !
Ici, un peu à l’écart près d’un ruisseau je rencontre de nouveau ce ragondin, supposé, car tellement volumineux que je j’hésitais à lui attribuer cette espèce, d’autant qu’il était accompagné par un beaucoup plus gros encore qui se cachait et l’appela lorsqu’il me vit (sa mère ?). Cette fois il est nettement plus à découvert (le jeune, supposé), nous nous regardons et je reconnais les moustaches et le gentil regard d’un ragondin, puis sa longue queue.
J’ai repris mon ancienne pratique de laisser mes écrits comme les poules font leurs œufs, en sauvage, là où bon nous semble. Quelqu’un les prend, ou la rivière, ou le temps les emporte. Je fais ainsi avec tous mes déchets organiques — organ, comme les grandes orgues, la voix recomposée de la forêt. Ma jambe de cheval tire, me serine de bouger, impatiente, migrante, comme entre deux corps, toujours.

Bengt Lindström