Il était très tôt ce matin quand je me suis levé. Avant même le chant des merles (ou je ne les ai pas entendus), les moineaux piaillaient. Je suis allé tout de suite au piano. J’ai joué Bach (je m’entends : j’ai tenté quelques phrases qui commencent à entrer), poussé de l’intérieur par le désir musical, de l’extérieur par les moineaux et tout ce qui s’éveillait à plein gosier et m’appelait à participer.
J’ai enchaîné avec d’autres petits morceaux qui me sont venus sous les doigts, se précipitant, roulant, se regroupant, s’agglutinant avec des petits paquets de mémoire, des grappes qui se forment naturellement, et vite, plus vite et mieux formés que d’habitude, et voilà le cheval qui me glisse : Je t’ai préparé des petits sabots pour ranger tes notes, tu vois, ça marche !
Je le constate aussi. J’étais trop brouillon, les petites baies de groseilles, la lumière lisse de l’eau, la barque du soleil qui passe chargée de ses boules de fleurs, de ses ballots de pollen en route vers les moissons, tu vois, ça se prépare, ça s’organise… c’est la voix de monsieur Temps qui intervient, je devine son mouvement leste, expressif, qui s’est échappé du mien, est en train de fouiller dans les palettes de l’aquarelle, déjà en train de jouer ailleurs. Je sens mon buste, mes épaules surinvesties, me soulever.
Le monde en moi n’est pas moins piaillant que les moineaux, c’est la conclusion du crayon qui me sauve, me donne la feuille, à peine le clavier refermé, un baiser de reconnaissance à tous.
La douche, le soleil, la vie urbaine m’appellent. Puis le bruit des voitures, la course au travail, les musiciens aussi y vont, vont gager de l’argent ou croire en leurs rêves. Suis-je le seul à m’être si mal organisé ? Ou plutôt non. J’ai appris à tout me désorganiser.

Victor Brauner

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