C’est à l’angle près de la vitrine que je m’arrête. Je viens m’insérer là comme une pièce de puzzle, me poser comme une feuille morte atterrie sur la terrasse entre les pieds des chaises et des tables. En face à l’autre bout l’accueillant platane jeune et fier au tronc magnifique, panthère blanche ocellée de gris vert et de brun, coiffé de branches écartées disparaissant sous la foison de mille feuilles découpées bougeant au vent du soir et des oiseaux qui s’y cachaient se mettent à glousser. Des oiseaux venus se loger, tout comme je l’ai fait, à l’angle de cette place très passante, accueillis par la vie, par la ville, par le soir, utiles au monde comme le petit homme sur la chaise dans l’enfilade des lauriers-roses en bacs, des yuccas, des palmiers, des petits pins à profusion, heureux d’exister, d’être nés soudain ce soir, en si bonne compagnie, une robe vole dans le vent, un homme s’esclaffe, trois jeunes femmes penchées l’une vers l’autre gazouillent ensemble, les dents rient, des cloches sonnent enjouées, leurs œufs fondent presque aussitôt, discrets, derrière le platane qui me regarde.
Je suis — nous sommes — au même instant les invités l’un de l’autre, nous souhaitant bienvenue, appréciant, moi son corps de citadin sauvage au silence ineffable, son grand chapeau débordant des feuilles de toute une récolte de baisers volés cajolés, lui, de me caresser dans le sens des âges, petit enfant, jeune homme, grimpeur, observateur musicien dialoguiste poète connaisseur gourmand jusqu’aujourd’hui passant, bientôt arbre moi-même dans ma tête pleine de lumière et de vent, de couleurs du soir. Il reconnaît la grande forêt d’un homme, la grande forêt de neurones qui sont pour lui comme des étoiles où baigner ses feuilles. Nous nous regardons avec tant de douceur que le crayon s’arrête, fluide, comme suspendu, retenant ses mots comme des dessins d’oiseaux en vol.

Magnifique 🙂
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