Les antipodes

Le tout-monde Tout un monde Tout le mondenotari_les-antipodes_interieur_pp24-25

Il faut de tout pour faire un monde reste mon expression préférée — celle que j’ai entendue de ma mère, qu’elle nous disait souvent peut-être. Ce qu’elle disait venait toujours de profond, même les choses apparemment banales, je ne crois pas avoir connu cela à ce point chez d’autres personnes. Elle écrivait de même. Mon père — qui écrivait bien, mais peu, comme elle, leur vie de modestes travailleurs ne leur en ayant pas trop donné l’occasion — lorsqu’elle admirait ce talent caché qu’il avait d’écrire en cachette des pages magnifiques qu’il nous lisait ensuite, mon père lui disait : oui, mais toi tu écris avec ton coeur. La profondeur de parole comme d’écriture de ma mère était un bienfait inégalé. Il lui venait de son enfance, de ses parents et de plus loin sans doute, de cette écoute et de cet amour du monde qu’ils avaient. Maintenant, il est en moi, indéracinable, grâce à eux et à mon enfance.

Lorsque j’ai vécu en Martinique, lorsque je sens les effluves du jasmin posé en ce moment sur la table, que par la fenêtre ouverte dans l’air doux du matin m’arrivent les cris des martinets, le moulin des cigales, les ailes des pigeons qui claquent, c’est cet enracinement profond que j’ai trouvé et que je vis, ainsi que les plantes plongent leurs racines dans la terre comme de fins cheveux et comme des branches, nous sommes ensemble accrochés à elle — à nos souvenirs, nos enfantements, à notre humanité — à cette Terre où nous puisons nos élans infinis. Accrochés sur la boule tous ensemble et tous aux antipodes de quelqu’un. Car il faut de tous pour faire cet ensemble qu’est le monde. Et de tout pour le respirer, s’en nourrir, s’en réjouir. C’est de cette mondialité dont parle Edouard Glissant, ses orteils dans le même tout-monde. Que je sois à la Martinique, dans les Alpes ou dans la Drôme, sur l’océan frais, je ressens toujours la même infinie richesse.

Un livre qui m’a parlé de ça : Les antipodes.

Jannie ~ 8ème mois de grossesse

P1040697Il doit être quatre heures du matin, je ne parviens pas à trouver le sommeil… D’ailleurs en ce moment les jours et les nuits se confondent. Je me repose, j’essaie de lire un peu, je passe du temps sur mon téléphone portable. Et heureusement, grâce à mon père j’ai droit à ma petite promenade journalière, histoire de me dégourdir les jambes.
A part ça, je suis seule car je ne vois personne. Seul mon père est d’une bonne influence, calme, à l’écoute. Et surtout il me connaît par coeur et ne me juge sur aucune de mes attitudes. Je me laisse donc vivre… Je suis impatiente que la date d’accouchement arrive. Impatiente de donner tout mon amour au petit être en moi, qui pousse de jour en jour. Je me dis que je ferai tout pour la protéger, la respecter, être à son écoute et l’aimer telle qu’elle sera.
L’aimer d’un vrai amour, et pas d’un amour égoïste et étouffant. L’aimer si fort qu’un jour je serai heureuse de la voir prendre son envol, construire sa propre vie. L’aimer en lui laissant sa liberté de penser, de s’exprimer, d’évoluer à sa façon. Quels que soient ses futurs choix, je les respecterai. Car elle sera elle-même, unique, avec ses qualités et ses défauts, son intelligence, je lui ferai confiance et ne douterai jamais d’elle. Quand on aime quelqu’un on ne le juge pas. On l’écoute, on essaie de le comprendre, en sachant qu’il est différent de nous.
Ma petite chérie d’amour je lui apporterai des câlins, des bisous, je serai accessible, de jour comme de nuit. Lorsqu’elle aura besoin de moi, je serai toujours là pour elle.
C’est un être à part entière qui a commencé sa vie en moi.

Jannie

Donner des nouvelles

Donner des nouvelles, c’est quelque chose qui se faisait autrefois chez nous — je veux dire dans la famille Farnaud, puisque c’est elle que j’ai aujourd’hui essentiellement dans mon souvenir de l’enfance.
C’est Lorette et Marie-Thé qui s’en chargeaient. Marie-Thé avait une écriture que j’adorais (je pense qu’elle l’a toujours), ses lettres étaient épaisses, de nombreux feuillets écrits recto-verso de cette grande, ample, rapide écriture, bondissante comme un torrent alpin et ondoyante comme la Durance (de l’époque). Autant ma mère que nous les enfants, on avait envie de se précipiter sur les enveloppes gonflées où notre adresse était inscrite avec la même écriture de croisière enchantée.rt-cuisine
Elle donnait des nouvelles de tous, de tout le long de la Durance et de la côte d’Azur, on entendait sa voix plus magique que le trésor d’Ali Baba qui nous parlait, à nous ses neveux, sa soeur, son beau-frère. L’hiver elle nous envoyait d’énormes colis de mimosas qui emplissaient la maison pendant des semaines. Maman lui répondait, lui écrivait, c’était un ballet de transhumance où nous étions tous embarqués. Quand Guillaume étant petit, et même adolescent,me disait « la famille », il aimait ce mot, et même « on fait la famille » pour dire : les câlins, j’étais impressionné, je sentais, sans y penser, quelque chose peut-être de comparable, mais qui lui appartenait.
Je vous écris de ma cuisine.
Voici la table. En même temps je regarde l’arbre dehors, un cèdre du Liban, c’est pour cela que j’habite ici.
En face de moi le banal décor de cuisine m’enchante, lui aussi. P1040764Il doit être près de treize heures, c’est le plein été. Depuis quelques années les cigales ont envahi la Drôme, P1040758c’est agréable, mêlées aux martinets, aux merles, c’est même un régal ! Jannie va se lever, elle aime rester longtemps au lit, le matin en cette période un peu lourde du huitième mois de grossesse.

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