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patrice monnerie drapé rougeC’est très gentil à vous de « m’identifier »… mais je me demande toujours quel est le sens de votre geste.
Pour moi, il me rappelle des souvenirs d’enfance :
J’avais un oncle, chez qui j’allais en vacances et que j’aimais beaucoup, un homme à la voix chantante, au sourire plein les yeux, aux gestes doux, à la vie rude : il était berger, (éleveur, je devrais dire). Et je le revois qui identifiait les agneaux à leur naissance et les mettait près de leur mère.
Moi aussi j’ai été identifié et mis près de ma mère, et je suis devenu grand.
J’ai identifié à mon tour des enfants, qui ont grandi. Maintenant je suis trop vieux pour être dans les langes ou les drapeaux (je vous signale qu’on appelait « drapeaux » ou « pointes » les couches en coton, triangulaires, que l’on mettait au fesses des bébés. Aux étendages, elles ressemblaient à ces guirlandes de fanions que l’on voit encore accrochées au-dessus des rues ou des places de villages lors des fêtes traditionnelles.

peinture de Patrice Monnerie, étroit drapé rouge

L’émancipation

Ils se réunissent certains soirs d’été dans un vaste ciel au-dessus de la rivière pour d’interminables ballets, jusqu’à la nuit. Ils vont et viennent, tournent, se mélangent, se séparent en deux groupes qui s’éloignent l’un de l’autre puis se jouxtent, se frôlent, se traversent à toute vitesse en miroitant de leurs ailes noires comme des poissons, en clamant des airs de chœurs antiques.
Nul doute qu’ils jouent, qu’ils exultent.
Dix fois j’arrête ma promenade pour les contempler, sur cette berge très fréquentée mais c’est à peine si quelque enfant comme par mégarde leur prête attention.
Le peuple des corbeaux freux vit près de nous et nous donne ce spectacle inouï d’une création commune spontanée, où tous les talents participent — le moindre petit talent, à l’instar de la moindre parcelle de l’eau dans la rivière — où chacun joue son rôle.
Je reste le nez en l’air à les regarder aller et venir, animer le ciel de leur flot ruisselant, de leurs grands drapés, de leur clameur, à imaginer l’humanité (nous, la petite dernière, dit-on, des espèce apparue sur la planète) s’exprimant à ce niveau de créativité harmonieuse, s’emportant si haut au-delà de ses luttes, de ses regrets, de ses griefs, ne se prenant plus les pieds dans les fils coupants de ses désirs complexes, ne s’étranglant plus dans les liens de familles, de patries, de professions, de religions. Mais ce ne serait plus l’humanité.

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Ce matin

Parce que vous avez demandé de mes nouvelles.

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Le temps qu’il fait – hommage aux libraires (et à beaucoup d’autres)

Les nuages et la pluie donnaient des assauts au soleil
qui se réfugiait derrière la grande vitrine ornée de la belle étoile
je me souviens qu’il y a un beau texte de Delteil nommé « à la belle étoile »
une étoile jaune aurait noté Georges Perec qui remarquait la couleur des choses
tout simplement
comme Jacques Prévert avant lui
la pluie et le beau temps
et derrière la grande vitrine à l’enseigne de la petite étoile
jaune, le soleil
s’était réfugé
et moi aussi
nous étions nombreux, des Tchéchènes, des Cosaques, des Syriens, des Algériens et des ratons laveurs, bien sûr, surtout des noirs, des blancs, des rouges, des jaunes, des po de pin des tur des relu tu et tu
je et tu te souviens-tu de ce beau livre ?
Et puis le soleil est ressorti et nous aussi
et j’emportais avec moi un petit sac en papier blanc à l’effigie de l’étoile jaune – la bonne mère – avec dedans « Automobile Club d’Egypte »
Je me souviens de ça ce matin en me réveillant.
Et j’étais allé aussi à Notre Temps, dans la Grand Rue, Valence, boulevard des livres, du soleil et des gens
tout beau tout frais
qui va vers la mer
vous connaissez ?

Élina à Saint-Aygulf

Image« Impermanence »

« Je profite d’un rayon de soleil, à l’abri du vent. La mer est déchaînée. Le bruit des vagues est puissant et incessant. En réalité cela ne représente rien à l’échelle de la planète, ou de l’univers. Je laisse pénétrer en moi la pensée que tout ira toujours. Quoi qu’il arrive. Je traverserai ce que j’ai à traverser. Jusqu’à la mort, et au-delà. Je suis là. La question me taraude depuis tout temps, où que je sois : qu’est-ce que je fais là ? Et aussi qu’est-ce que je suis en train de faire ? Souvent, je ne le sais pas. Je me laisse imprégner des couleurs de la mer. Des teintes vertes et bleues du paysage tout entier. Les gris chauds des sables et des rochers. Et la blancheur de l’écume rafraîchissante. »

St Aygulf, 26 mars. Élina

Le marcheur solitaire

promeneur solitaireFratello a écrit simplement Gérard en titre du message par lequel il annonçait la mort de son frère. C’est ainsi que j’ai su que je perdais un frère moi aussi. Je l’avais rencontré ce frère mais nous ne nous étions pas parlé, pour ainsi dire. C’était un solitaire. Il peignait. Quelqu’un a mis de la musique sur son tableau que je préfère, un tableau de silence, pourtant. Et le silence est préservé. > Regardez < car la musique se regarde tout autant que le silence s’entend.
Le frère que je n’ai pas eu vient maintenant à ma rencontre, par ce tableau que je trouve dans le message de Gérard et que je perds ensuite. Et quand je tente de le retrouver, il me revient avec une musique, d’un frère ou sœur que je ne connais pas. Celui et celles que mes parents m’ont attribués, que la société m’a désignés comme « miens » ne m’ont jamais été aussi fraternels que ces deux-là. Pourtant je les aime bien, ceux du lien familial, nous avons joué, pleuré ensemble, nous nous parlons et disputons, nous nous touchons mais nous ne nous donnons pas la joie profonde de l’art, nous ne nous donnons pas le risque de notre créativité profonde. Ou pas souvent. C’est la faute à cet abus de langage, l’adjectif possessif. Il y a longtemps que je ne le reconnais plus, celui-là. Depuis l’étranger de Baudelaire, je crois bien, depuis les merveilleux nuages. Mais je ne réalisais pas alors, adolescent, que c’était cet abus de langage – l’emploi du possessif – qui était la source de tous les problèmes.
J’aime remarquer aussi que le titre du frère a changé, dans le passage à l’autre frère, s’il venait de Rousseau, le promeneur, il va aussi vers Alberto, l’homme qui marche.

Alain

Olivier DebréLes couleurs sont les artistes. Le cèdre broie le vert et noir contre le satin rose orangé du ciel. Appuyées sur le socle chaud des toits roux, les couleurs de la vie gardent celles de la mort sous leurs ailes. Les lourds reptiles des branches se soulèvent. Leur brun charbonneux, épaisses lignes. L’iris clair des nuages. Le bleu ciel s’ouvre en longues rivières, en bras limpides. Les fourmis de mes mots grimpent à l’assaut du tronc. Les petits hommes méchants ou bons remuent à terre ou grouillent, rouillent, s’écrasent sous l’infinie beauté déployée parmi eux à leur insu – qui les écoute – qui rougit à leurs émotions – s’embrase, s’allège. Comme ce matin à l’enterrement, le cercueil, soudain vaisseau glorieux qui répondait à nos attentions en prenant son envol chargé de fleurs, de bougies, empourpré, comme si des anges l’avaient soulevé, alléluia, indifférent au protocole vaillamment assumé du prêtre mais pas au recueillement qui venait de laisser entrer dans l’église cette grâce des artistes. Renouvelant le contrat que les religions ont toujours fait aux arts.

peinture d’Olivier Debré

A Noël

abracadabraMa fille Jannie fait des paquets avec des airs  de magicienne ! Moi je fais des photos, nous nous inspirons mutuellement.

Pourtant, à l’approche de Noël, je déprime. Je dégonfle. Comme une baudruche qui se vide et descend en flageolant faiblement. Comme une neige qui tombe.

C’est toute la vanité de ces réjouissances, de ces cadeaux, de ces bombances, de ces chaleurs familiales qui retombe. Quand j’étais tout jeune papa, il y a bien quarante ans de cela, j’avais une fille adorée qui était ma muse, j’écrivais des histoires, pour elle et pour moi. Un soir, elle m’offrit, autant que je lui offris, ce Père Noël :

 » Le soir faisait une ronde bleue autour des fenêtres.
Les montagnes, les arbres, les maisons, tour à tour entraient dans la ronde et devenaient bleus »… lire la suite