du temps mis en mémoire

Le merle m’accompagne dans ma traduction — la fenêtre est ouverte. D’autres merles répondent. Sur la table de la cuisine un vase où s’épanouissent des pivoines, corolles roses d’une grâce inégalable, offrent la splendeur de leur cœur en fête, se défont jusqu’à l’orgie des étamines qui retombent assoupies gavées d’or contre la soie rougie des pétales retournés, tandis qu’au sommet de leur dôme intérieur en triomphe, le double pistil expose ses crêtes écarlates sur les petits sacs jumeaux vert tendre de leurs corps rebondis. La rumeur des voitures, les klaxons, quelques sons de voix se mêlent aux trilles, aux gazouillis, aux appels des oiseaux, à leurs roucoulements, leurs piaillements, aux pas des enfants qui courent, au souffle de la brise dans les branches sous la fenêtre, au choc doux d’un pétale sur la toile cirée de la table — et je retourne aux voix du livre.

Premilla accompagnée de son père et de Balan vont à pas pressés vers la maison. Elle est vêtue d’une robe rouge. Vijay leur ouvre la porte.
Est-ce que tu viens aux funérailles ?
De qui ?
Elle ne répond pas. Ils vont devant l’entrée de la maison. De nombreuses voitures sont stationnées sur la route. Premilla, Balan et leur père font la queue dans l’attente d’un bus pour le cimetière.
Vijay est allongé dans le cercueil. Premilla rit, parle à une amie. Dans sa main elle tient une guirlande. Roses d’Inde ? Asters ? Il ne peut pas dire. Quand elle jette la guirlande dans le cercueil, il sent les fleurs douces se poser sur lui. Il tente de sortir du cercueil mais son corps est inerte. Il essaie d’ouvrir les yeux mais les paupières sont lourdes. Il entend une femme qui récite des vers de théâtre.
          To-morrow, and to-morrow, and to-morrow,
          creeps in the petty space from day to day,
           to the last syllabe of recorded time…
He repeats them, tries to recall more but his mind is clogged. People walk in and out. He calls for help but they ignore his cries. Half awake he says, My  to-morrow has arrived. Other to-morrows to face. Dead to-morrows.

Pauline Bastard

Neela Govender, Premilla and the Vow, Gaspard Nocturne, 2011
Sculpture Pauline Bastard

déraillement

traditionnelle rwandaise

Partant de rien, subtile et souple comme une liane, rapide, la corde du violon qui a touché le cœur et les nerfs du personnage a d’emblée mis en résonance l’âme du livre.

It’s always like this on Sunday mornings. I’m aroused to the sound of loud music at eight o’clock. Then frustration and dissatisfaction tear me apart, inciting me to get up and to disappear from this house forever. If there was a way, I’d not hesitate. But I am trapped.
She steps out of bed. Walks barefoot in her night dress to the dining room to tell Vijay not to switch on the radio so early on a Sunday morning.
I like to listen to classical music on the SABC before the Indian programme starts, he says without looking up from grading papers.
Nine o’clock, every Sunday morning, the neighbourhood vibrates with music. East west, north south, uphill downhill, right and left radios are heard in full blast. It is the only occasion when they listen to the latest Indian musical hits.
Miranda sits in the kitchen thumping her tail to show her appreciation, while Ariel’s tongue lolls, savouring the melody. At the end of the programme an hour later, the children storm out of their houses to play. Elisha and the dogs join them.
Premilla sits in the kitchen counting the tea leaves at the bottom of the cup. She can’t read what they predict but inwardly sees life’s emptiness.

D’une ligne à l’autre, la musique du texte passe d’une corde sur l’autre, du dialogue à la narration, d’un personnage à l’autre, des paroles aux voix intérieures sans rupture, musicalement, sur les cordes tendues. Sans guillemets, sans tirets, les voix se succèdent, se côtoient, se recouvrent, s’éteignent, resurgissent. Le texte écrit, dessine, traverse, aspire et fuit les paysages, les lieux, les époques, les sentiments, change de voies en absorbant les heurts, comme fait le train entre les segments des rails.
Plus tard, le livre et le train vont à se confondre, puis à se perdre.

Neela Govender, Premilla and the Vow, Gaspard Nocturne, 2011
Photographie de Anne Nouwynck, peinture rwandaise traditionnelle

musique et texte

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Le livre s’ouvre sur la musique.
Plus précisément, la musique ouvre ce livre, elle y fait une effraction insidieuse. C’est une musique qui vient rencontrer le personnage principal, Premilla. Coller à sa chair.

Music curls its way down the corridor, engraves itself into her half awakened senses, tiptoes and steps tentatively on to the counterpane and stares at her. Premilla turns, draws the bedding over her head to shut out the sound, but it penetrates the blankets, forcing her heartstrings to strum with the rhythm of the violin. The melody brings no joy. It revives something so deep and profound that she holds her breath, slides deeper under the sheet and blankets, to brush away the melancholy sensation that has misted the sunny morning into gloomy dullness. Then, the solemn vow made on the eve of her wedding returns, flames through the coverings, arrows into her heart. Its overpowering stab begins piercing and consuming her.

Mais cela dit aussi que la matière du texte est musique. Sans elle le texte ne pourrait pas jouer son rôle de rédemption. La fiction, le roman, la poésie n’auraient pas leur sens le plus profond, ou ne nous en permettrait pas l’accès.
De ce roman qui s’ouvre ainsi dans la musique, on ne sait pas s’il sera une plainte, un lamento, quelle danse, quelle jubilation peut-être ou quel silence adviendront.
Mais on entre en lui – peut-être même sans le savoir – par sa musique.

Neela Govender, Premilla and the Vow, Gaspard Nocturne, 2011
Photographie de Anne Nouwynck