Les petits fantômes

C’est par la langue que se manifeste l’expérience humaine du temps, et le temps linguistique nous apparaît également irréductible au temps chronique et au temps physique. (…) Ce temps a son centre – un centre générateur et axial ensemble – dans le présent de l’instance de parole. Chaque fois qu’un locuteur emploie la forme grammaticale de ‘présent’ (ou son équivalent), il situe l’événement comme contemporain de l’instance du discours qui le mentionne. Il est évident que ce présent en tant qu’il est fonction du discours ne peut être localisé dans une division particulière du temps chronique, parce qu’il les admet toutes et n’en appelle aucune. (…) Ce présent est réinventé chaque fois qu’un homme parle parce que c’est, à la lettre, un moment neuf, non encore vécu.
Émile Benveniste

Lui, ne parlait jamais (monsieur Temps), avant que je ne l’avale (comment dire ?), il était seulement derrière moi, sa présence suffisait pour que je redresse le dos, assouplisse le poignet ou le bras, prenne conscience de mes deux côtés – le gauche et le droit – désarticulés, anticipe les notes, lise ensemble – pour quelques mesures – les deux portées de la partition. Et comme il était prompt à se retirer discrètement, se fondre dans les nuages du ciel, marcher sans poids sur le dos des mouettes au loin et revenir pendant que je jouais, être là quand il le fallait pour que j’enchaîne sans me tromper. À mesure qu’il devenait plus invisible – puisque je le sentais le dos tourné, je le voyais les yeux fermés – il était plus consistant, et surtout plus proche, et c’est ainsi que je l’avais comme avalé.
Lorsque j’y repense, si je tente de me représenter ou d’illustrer cette rencontre, c’est toute une imagerie de visitation en costume gris, d’archange, de conception, d’incarnation, qui revient dérouler les vues altérées de son vieux film muet.
Maintenant, je ne peux pas dire que monsieur Temps soit devant ou derrière moi. C’est par la langue qu’il se manifeste autant qu’au bout des doigts, dans la poitrine, dans la peau qui respire et qui sent.
L’ami chéri, admiré, mort dans sa trente-troisième année en 1563, faisant présent de sa parole à son ami, ce sont ses mots que j’entends, ou peut-être leurs petits fantômes qui se relèvent de l’escarcelle du temps chronique – à l’instant même je les ai chantant en poitrine, en bouche, entre les mains – ces mots qu’il dût prononcer à 16 ou 18 ans façon Greta Thunberg mais lui, Étienne ou Estienne de la Boétie, avec sa plume sur le papier, mots de si fraîche écologie que je les espère déjà revenir encore demain aux oreilles des petits-enfants futurs et de leurs parents et grands-parents.

Ce qu’il y a de clair et d’évident, que personne ne peut ignorer, c’est que la nature, ministre de Dieu, gouvernante des hommes, nous a tous créés et coulés en quelque sorte dans le même moule, pour nous montrer que nous sommes tous égaux, ou plutôt frères. Et si, dans le partage qu’elle a fait de ses dons, elle a prodigué quelques avantages de corps ou d’esprit aux uns plus qu’aux autres, elle n’a cependant pas voulu nous mettre en ce monde comme sur un champ de bataille, et n’a pas envoyé ici bas les plus forts ou les plus adroits comme des brigands armés dans une forêt pour y abattre les plus faibles. Croyons plutôt qu’en faisant ainsi des parts plus grandes aux uns, plus petites aux autres, elle a voulu faire naître en eux l’affection fraternelle et les mettre à même de la pratiquer, puisque les uns ont la puissance de porter secours tandis que les autres ont besoin d’en recevoir. Donc, puisque cette bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, puisqu’elle nous a tous logés dans la même maison, nous a tous formés sur le même modèle afin que chacun pût se regarder et quasiment se reconnaître dans l’autre comme dans un miroir, puisqu’elle nous a fait à tous ce beau présent de la voix et de la parole pour mieux nous rencontrer et fraterniser et pour produire, par la communication et l’échange de nos pensées, la communion de nos volontés ; puisqu’elle a cherché par tous les moyens à faire et à resserrer le nœud de notre alliance, de notre société, puisqu’elle a montré en toutes choses qu’elle ne nous voulait pas seulement unis, mais tel un seul être, comment douter alors que nous ne soyons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous égaux ? Il ne peut entrer dans l’esprit de personne que la nature ait mis quiconque en servitude, puisqu’elle nous a tous mis en compagnie.
À vrai dire, il est bien inutile de se demander si la liberté est naturelle, puisqu’on ne peut tenir aucun être en servitude sans lui faire tort : il n’y a rien au monde de plus contraire à la nature, toute raisonnable, que l’injustice. La liberté est donc naturelle ; c’est pourquoi, à mon avis, nous ne sommes pas seulement nés avec elle, mais aussi avec la passion de la défendre.

Où vont les mots qui se taisent ?

Vue du pont

René Groebli, Une femme peignant au bord de la Seine à Paris, 1964

“Le langage sert d’abord à penser.” C’est le cheval de bataille du père de la linguistique générative Noam Chomsky depuis plus de 50 ans. Et nombreux sont les linguistes, les philosophes et les psychologues à affirmer que le langage est nécessaire à tout ou partie des formes de pensée : un ingrédient nécessaire et suffisant à une cognition élaborée. Mais pour Edward Gibson, professeur de psycholinguistique et directeur du laboratoire sur le langage au MIT, il est grand temps de dissocier les deux.

Ces mots sortis du chapeau d’un article de magazine tombent (un peu en désordre) dans le sac de monsieur Nuit. Ils lâchent des kyrielles d’armées dont ils s’étaient emparés dans leurs campagnes et toutes les populations rencontrées et massées ou disséminées autour d’eux. Tombent ces mots, ralentis alanguis, attirés par monsieur Nuit qui a décidé de se faire un bain de pieds pour soulager ses engelures. Il aime le contact des mots fraîchement utilisés, riches de parfums et d’essences. Autour de ses pieds les voilà nageant longuement s’emmêlant, caressants, diffusant leurs baumes, leurs effluves aromatiques. Tandis qu’ils se défont de tous leurs atours et les laissent mollement rejoindre les fonds doux et vaseux, les petits mots frétillent, tout nus, jouissent de leur exquise camaraderie. Pas un ne mange ou ne jalouse l’autre, tous se retrouvent comme dans leurs jeux d’enfants à l’instant où la cloche a sonné l’heure de la récréation, tous égaux devant la joie et la liberté. Ces instants qui ne durent pas, au sec, dans la vie (où les costumes sont impatients, les armées, les populations, les individus prompts à se reconstituer), ici n’ont pas ces limites. Ici, dans le sac de monsieur Nuit ouvert à ses pieds au bord de l’eau, le naturisme est de mise. Dans le reflet des arbres les gueux, les seigneurs, les châteaux et les taudis sont des mots comme les autres. La pensée danse avec le langage. Elle le quitte et se laisse prendre la main par la musique, un beau violoncelle, qui épouse sa taille et se transforme en hautbois entre ses lèvres.

Les mots tombent et leurs habits se relèvent et s’échangent. Tous les déguisements sont possibles, toutes les coutures, tous les essayages, toutes les figures et les pas pour la réussite du bal. Monsieur Nuit se relève et prend son sac sur le dos. Tout pour lui finit toujours par des chansons et quand je le rencontre il en est plein de la tête aux pieds. Il me dit « Aide-moi à traverser le pont » et il se tasse sur mes épaules à califourchon. Cette charge est extraordinairement légère. Le ciel dessine ses nuages en troupeaux pressés, tandis que la rivière glisse, perdue dans ses rêves au dessous du pont où nous fourmillons, à pied en voitures à vélos et trottinettes.

Le chemin

Je suis la somme de mes échecs. Mes fuites, mes démissions, mes ruptures, mes abandons m’ont chaque fois creusé un peu plus ma place, ma consistance. C’est comme un monde inversé que je suis. Ce que je n’étais pas – refusais – a construit peu à peu ce que je suis. Plutôt que de parvenir à habiter le monde, comme je le rêvais, je deviens son absence même, rendue présente. Le manque, l’impossible, devenu le seul plein, le possible.
Le patineur sur la glace, j’ai connu cette sensation, parfois, quelques secondes ou plus, glissade, le corps attrapé dans le bleu du ciel, et elle est restée, toutes les sensations sont restées à me constituer un corps vivant, existant, au fil de ses limites, passant de l’une à l’autre, tournant glissant s’écartant ou se retournant de l’une sur l’autre. Voilà la danse rythmée de la marche, du regard, de la pensée, l’air tracé traçant le dessin, de la hanche, du sol, de l’arbre, du poumon, la place de l’être croisé, homme, femme, oiseau, image, son, cri, murmure. En espace ouvert aux temps passant filant claquant comme voile au vent. Ou retombant, aussi solide qu’un coquillage ou un rocher sous le ruisseau. Aussi silencieux que les lointaines étoiles.
Assez parlé de moi.
il tourne le coin de la rue se fait cueillir par un homme robotisé dont sort une parole bien imitée et des bras terminés en armes, passant rapidement de la question à la pression désossant le corps coupant la chair le sang coule la douleur est insupportable l’enfer s’ouvre, personne pour le sauver
Je sais bien que c’est moi pareil à moi le robot les hommes retournés en chien mais les liens les fils les limites je les ai perdus ou lâchés ou jamais tenus, le tissage de la trame m’a échappé m’échappe. Être main dans la main n’est pas le plus simple geste au contraire de ce qui semble dessiné de cinq doigts en étoile délicieux fruit palmé qui s’échappe libre comme dans la nuit.
L’enfer est au ciel est au grand jour puisque nous n’avons su le retenir comme ils voulaient enfoui sous terre. Il n’y a pas d’espace hors des limites du temps. Rien de fixe et d’assigné. Tout ce qui n’est pas peut être.
En ce moment le gris du ciel semble vouloir tourner à la neige. Il s’épaissit. Bientôt il vacille et s’éclaire. Il devient mauve. Le soleil lèche les façades, les toits, glisse dans les rues.

Collage de Marie Hubert

pg arrach

Morceau à vendre
photo Thami Benkirane

mange à tous les râteliers, pisse sur tous les murs, tourne la page, passe d’un bord à l’autre, entre et sors comme dans un moulin, j’aime à l’aventure, m’attache sans réserve et m’enfuis au moindre danger.
Assez parlé de moi, le monde est si vaste, la contradiction a cent fois raison, à nous tous, à chacun-chacune, chacune et chacun, retroussons les manches enfilons les jupons, dansons la carmagnole y’a pas de pain chez nous y’en a chez la voisine mais ce n’est pas pour nous houououou mais alors sens dessus dessous comment allez-vous…
Dans mon cahier j’ai couché les bottes de radis les points d’honneur les rêves à la camomille les chansons en tire-bouchon. Il y a de quoi faire sur le bord du chemin en attendant de rentrer dans la ronde, de répondre à la demande, de formuler la question et tout à l’avenant, la vie nous attend, le monde à sa fenêtre et mirontaine et mironton.
J’attends que les oiseaux déchiffrent avec leurs ailes l’écume du ruisseau. Qui va à l’école des poches percées, qui cache sa peur le dos au mur, couche dans le sable des larmes perdues, qui peine fait le lit des fleurs pour d’autres yeux, foutu monde mais il n’y en a pas d’autre. Parfois, mais où allons-nous percher, nous voyons de très haut ses morceaux où nous sommes rapiécés l’un avec l’autre, morceau de poisons, traînée de poudre, diaboliques et angéliques main dans la main. Qui va là ? crie soudain une voix derrière toi.

alors court comme il sait encore le faire et disparaît comme un rat dans ce quartier de la ville où il a ses planques. Sinon le pire est vite arrivé. Mais des familles vivent dans l’entre-deux-monde. Il connaît aussi les corridors qui débouchent dans les quartiers riches, où on a ce qu’il faut pour se changer, se métamorphoser même, de rat en libellule ou en sardine — sardines c’est léthargiques passe-partout, moutons opportunistes, monsieur madame tout le monde, on se presse.
Mais ici c’est le Sud très avancé. Fracture plus franche, plus durement ressentie. L’art est notre refuge. Vivre même est un art.

quant à savoir pourquoi je fais le dos rond c’est une longue histoire. Chaque nuit elle me bégaye un mot, toujours le même, de plus en plus fort jusqu’à ce que je lui ouvre, non pas la porte elle ne s’en embarrasse pas, le dos, les reins, elle frappe direct, les nerfs qu’elle fait crier, crier son nom mais il semble inconnu tant est proche et familier, comme d’avant la parole, un nom de corde ou de bois, poli, devenu doux à force de cruauté, force des bœufs, du cheval, passé toujours présent, trace fidèle. Tour à tour flèche, et baume. La nuit protectrice te livre au diable, enfant de la guerre ou de quoi d’autre que tu ne sais pas. Bagage, inconnu du corps, son inséparable, il le porte (son corps). Son corps qui le porte.

Pousse-toi, du Corps, qu’il lui dit et le fait trébucher. Trébuche ! répond l’autre, poussant son propre corps d’un coup d’épaule, mais se rétablissant saisi à la taille par ses deux mains. Auguste ! sorti sous les rires.
Il faudrait se faire accepter, pense-t-il. C’est un avertissement.

Photo Thami Benkirane, « Morceau à vendre » Fès ville nouvelle, le lundi 23 décembre 2024.

Rencontres

Ce livre le tourmente.

La nuit, Martin ne quitte pas les rues qu’Andres a laissées dans le livre. Comme une toile d’araignée à ciel ouvert. Tendues pour lui-même dans La Havane, et laissées avec du linge qui sèche aux balcons. Le cerveau de Martin s’en est emparé, dans sa nuit. Elles se sont effondrées dans sa mémoire. Elles le retiennent dans des coins sombres des châteaux d’enfance, dans des dédales et des clairières restés ouverts sur le futur, des rendez-vous, des partages, qui ne peuvent finir, comme la lumière des étoiles.

Tandis qu’Andres arpente ses lointains horizons, à petits pas, un peu au-dessus du sol, entre deux consciences lui aussi, Martin l’accompagne incognito, sournois, lui tire ses fils, les tend et les détend, les allonge à travers la profondeur des mers, l’immensité des ciels et le poids des années, sans que ni l’un ni l’autre ne le sente.

Ce sont deux êtres fictifs, celui qui est rêvé, celui qui est écrit. L’un crève la surface du jour, l’autre celle de la nuit. Ils ne se connaissent pas mais ils sont reliés par le fil du livre-araignée, ils se touchent à l’aveugle, sans le savoir, ils jouent sur le même instrument.

A son tour, Martin s’éveille, il déambule dans ses rues, de sa démarche d’oiseau, il connaît sa chance. Il ne prend pas de photos ni de notes. Il tourne le dos à Andres, qui dort encore à cette heure, de son côté de l’océan. Le jour il a déambulé dans l’Avenida 20 de mayo, avec son appareil-photo et son calepin comme nécessaire de survie ou plutôt de sur-vie, de vie en suspens de métamorphose.

Martin s’arrête. Il voit le monde qui bouge autour de lui. Un homme accoudé sur un haut guéridon à la terrasse d’un bar le regarde. André ! se dit Martin.

P1100083r

photo r.t

Cœur affolé mais pugnace

La lecture, 1924

Martin lit son passé en même temps que le livre.
Il déchiffre dans le brun. Il déambule dans la brume épaisse de sa jeunesse passée tout en suivant l’homme, André devient Andres, jeune encore, fuit une famille, s’éclipse d’un métier pour satisfaire une passion qui couve, contenue comme un torrent sourd, profond, une boue souterraine qui emplit les artères d’une ville imaginaire comme celle qui est venue laver les rues, les murs ici, à La Havane. Une vie tumultueuse a emporté sa jeunesse à travers l’Atlantique, a roulé femme et enfants dans le rêve d’une utopie, d’un ailleurs qui n’existe pas.
Après le cyclone, après la révolution, les rues sont ravagées. On a reconstruit patiemment et on s’est barricadé minutieusement au plus profond, sans le savoir, pour contenir un flot de colère et de vie frustrée. Barrières, barrières, grilles, digues, soupapes, décompressions, décompensations, folies, folie douce ou folie furieuse, rhum, voyage, voyages.
Son fils grave à présent des mélopées déchirantes de métal fondu dans le vinyle, tout en ressortant de la nuit des tranchées la voix de Guillaume Apollinaire, sa folie de fleur fraîche, les arcanes écarlates d’une révolution artistique, la folie claquante du drapeau, le feu, entrecoupant la framboise tiède du corps féminin adoré.
Martin étudiait les beaux-arts. Ce monde nouveau qu’ils construisaient. Une passion pour Fernand Léger.
Son grand-père tenait la charrue, son père enfant piquait les bœufs. Il y avait dans l’épaisseur tranchée de la terre saillie de mort et de vie.

Fernand Léger, La lecture, 1924
Joëlle Chartier, pour le titre et les villes imaginaires de Hundertwasser

 

L’homme dedans-dehors

Martin se raconte des histoires.
Martin ne sait pas très bien quand il rêve et quand il est dans la réalité, ou plus exactement ses rêves finissent par faire réalité et la réalité faire croire qu’elle fut rêvée. Quand il lui vient un souvenir, le plus souvent, il ne sait pas s’il l’a vécu vraiment.
Il n’y a que dans les livres qu’il est fixé. Les livres ne sont ni rêvés ni vécus. Ce sont des objets extraordinaires. Des créations humaines dans lesquelles toute l’immensité qui échappe aux limites humaines est pourtant contenue.
Les personnages y sont tout entiers, même avec leur part inconnue d’eux-mêmes ou de leur auteur. Les villes y sont tout entières même si l’on n’en voit qu’une partie, comme cette avenue du 20 mai à La Havane, parcourue par un photographe en déshérence, une ville elle-même à la dérive de l’Histoire, avec son équipage et ses soutes pleines de passagers inconnus, son sillage dans l’immensité du ciel.
Martin sent le mouvement du paquebot que le livre a amorcé dans son inconscient. Le mouvement dans lequel est embarqué non seulement André, le photographe, que voilà maintenant Andres, mais aussi l’Avenida 20 de Mayo, ses murs aux couleurs délavées, le fracas de ses camions, ses voitures de cinéma, ses cours invisibles au fond des impasses, où des humains tous différents entrent ou sortent ou restent cachés, toute cette grande île, ce mouvement, Martin le voit depuis le banc où il est assis. Il se dit que c’est un livre sur l’environnement, sur le milieu dans lequel on s’inscrit, on avance comme dans un seul corps.
Comment s’en désolidariser, et pourquoi ?
Andres regarde et prend photo sur photo, prend des notes. Pense-t-il à Georges Perec posté au pied de l’immeuble, le regard aiguisé, patient. Il est curieux et avide, essaie d’apprendre les usages, va à la rencontre d’un passant : « Il me regarde, étonné. C’est un grand jeune homme coiffé d’un chapeau de paille qui semble indifférent à ce qui l’entoure. » Et sans s’en rendre compte, André parle de sa propre indifférence à son milieu de vie familial, ses « absences », son « peu d’intérêt pour l’ordinaire de l’existence », tout ce pour quoi sa femme l’a quitté.
Sorti de son milieu, menacé de perdre toute appartenance, il s’occupe, sans en comprendre le sens, à « Construire des images à travers les yeux des autres », tel est son programme, tel est son espoir à la fin du livre. Un jeu de construction, pense Martin.
Et finalement, un désir d’appartenir, après avoir appartenu. Ramener la jolie fille en France. En attendant, c’est elle qui va le photographier, il lui a mis la courroie de l’appareil sur le cou et expliqué le geste à faire pour déclencher la photo, fixer son appartenance — ou son apparition — sur le balcon de son immeuble, Avenida 20 de Mayo. Comme sur un bateau. « Il est photographe écrivain » dit une enfant de la rue, alors même qu’il ne le sait pas encore.

Pierre-Tal-Coat-Passage-1957

Tal Coat, Passage, 1957 Huile sur toile 130 x 195 cm
Dominique Eclercy, Avenida 20 de Mayo, roman, © Éditions Gaspard Nocturne