orage

calder3258r

Je considère mes pensées — qui tendent leurs filets dans l’océan sans fond — jusqu’à ce qu’elles remontent et prennent le large, se transforment en oiseaux, en ciel, en couleurs, en espace.
En nous est la danse, la Psyché, la part d’oiseau.
En nous la part de l’espace, de l’immensité.
Elle nous connecte aux nuages, aux racines des arbres, si nous voulons bien nous y prêter, nous faire savants, magiciens, philosophes, artistes.
Mais quel dieu nous veut-il en guerre ouverte avec nous-mêmes, en compétition entre individus coupés les uns des autres, coupés de l’immensité ? Serait-ce Vénus ou Apollon, les jaloux… Jupiter… ?
Mais je laisse mes pensées s’étaler, d’un bord à l’autre d’une feuille, glisser hors de leurs signes, tomber, s’envoler, s’accrocher aux branches, prendre les couleurs de l’air, me donner des nouvelles de l’orage.

Lithographie de Calder

bulletin

P1020268r

Le ciel se colore de mauves inquiétants, de gris jaunes qui font des vagues, des labours. Le cèdre danse de toutes ses branches. De l’autre côté, à l’est, encore des lacs de lumière pure, azur, bordés de rivages sombres, surmontés d’immenses vaisseaux ventrus. Mais tout cela semble rester tranquille, finalement.
Et moi ? demandes-tu… J’accorde à tout cela autant d’importance qu’aux pensées qui parcourent mon ciel intérieur. Aujourd’hui ou ailleurs.
Mais tout change. Le vent s’est arrêté et une pluie fine tombe du côté jaune. Le côté gris se fond en violet serré qu’enjambe un arc-en-ciel. Mes pensées se mettent en ordre, vont d’un bord à l’autre, s’étalent en fluidité.

photo r.t

mystères

Séparation 1981, Lithographie 62,6 x 71,9 cm

L’homme n’est pas fort.
Le café est fort.
La mémoire est un tas de braises
qui se réactivent à la moindre occasion
un papillon est déjà beaucoup
le lit des torrents est toujours prêt
nous ne pourrions – et pourtant –
de l’homme à nous
de nous à l’homme
je vole allègrement
et par-dessus les villes, pour regarder les fleurs, les nuages
les crocs des chiens
le froid de la nuit
la porte ouverte à tous les mystères

Bram Van Velde, Séparation 1981, Lithographie 62,6 x 71,9 cm

rencontre

Adami-après-midi d'un faune-r

J’aurais regardé avec toi la danse de l’acacia. L’acacia maigre, qui t’aurait rappelé l’Afrique et moi des torrents alpins. Celui dont les bras drus, légèrement torsadés, parsemés de lichens comme les filles du nord de taches de rousseur, prennent des poses d’étoiles longilignes, tandis que sous eux s’éventent les petits bouquets de leurs feuilles vert tendre, comme des médailles.
Nous aurions regardé, pensant à mille choses venues des quatre coins du monde de nos voyages ou de nos rêves, ces animaux au pied multiple ou solitaire, portant parasol impressionniste ou pointilliste, ombrelles ajourées aux murmures plus doux que silence.
Même au bord des routes quand nous nous serions arrêtés nous n’aurions pas eu besoin de sortir des sacs le carnet, le crayon pour écrire des mots comme je le fais, et qui ne font que signer le ratage de nos rencontres.
Nous aurions partagé la vie, alignant nos oreilles, nos yeux, nos bouches, non sur des pages mais dans l’eau du ciel, des rivières, mêlant nos corps, nos salives, nos feux entre nos bras et nos jambes.

Valerio Adami, après-midi d’un faune.

le téléphone

café arabe 1913

Le soleil est invité à ma table, à côté du livre, du téléphone et des papiers, fenêtre ouverte.
Les martinets passent en criant et les merles font concert.
Je suis à la table des Dieux.

Puis ça glisse dans le gris, nous glissons en douceur vers la nuit, comme la mer se retire sans disparaître.

Maintenant c’est passé.
Mais qu’importe leurs débats et les nôtres. Nous étions bien dans le chant du merle, le soleil sur la table, les mots qui viennent du cœur.

Est-ce cela que tu voulais dire : « faire le plein d’énergies incroyables » ?

Henri Matisse, café arabe, 1913

contre-ciel

isabelle_ferreira_2014_credit_laurent_grivet_3-r

La mémoire est pleine, elle déborde, la nuit.
Parfois des mots tombent du ciel, dégringolent avec la fantaisie des aventuriers de nos illustrés d’enfants, débraillés, degelés et clinquants, ferraillant et pouffant de rire dans ma nuit fleurie.
Restes diurnes, lectures ou paroles, rencontres, pensées. Ce sont des restes de restes, étoiles s’éteignant sur la surface du jour.
Ce sont des îlots fleuris qui viennent flotter dans ma nuit, m’ouvrir les paupières comme la grille du jardin puis me laissent les refermer, poursuivre ma promenade endormie.
Soudain des mots s’arrêtent devant moi, sur le lac. Ils ont la douceur lumineuse d’un soir d’été. Ce n’est plus Rabelais, c’est Michel de Montaigne et Etienne de la Boétie, j’en goûte l’intelligence rare et généreuse, comme du pain.
Avant que les oiseaux pépient et que les voitures sillonnent le matin.
Contre ton dos carré, contre ton dos de fleur ou de poisson je finis ma nuit, avec toi ou ton souvenir.

Isabelle Ferreira, Contre-ciel, balles de cartons, acrylique, 2014
Chapelle Saint-Drédeno, Saint-Gérand, Morbihan

passage

002-032-78r

Le mur rose pâle rivalise de douceur avec le ciel de velours bleu gris.
Je pense à certaines aquarelles de Paul Klee.
Un autre mur pâle, presque jaune, son toit ocre découpé où s’imbriquent des terrasses, des fenêtres, des loggias d’ombre, des volets très blancs, le dessin d’un arbre qui se profile de-ci, de-là. Comme tous les soirs, je suis au plus grand musée du monde en train de s’offrir à ma fenêtre, ou même — plus tard, plus tôt — à ma vue, à l’intérieur, à l’extérieur, où que ce soit.
Il y a place dans la vie pour la beauté, l’étrangeté du monde. Cela n’écarte en rien le reste, au contraire lui donne plus de réalité. Mais rien n’est comme on le croirait.

Albert Marquet, La fenêtre à la Goulette, 1926