brèche

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Toute une vie pour arriver à une brèche. Toute une vie pour arriver à comprendre la brèche qu’est la vie — par où elle peut exploser — un printemps. Où elle s’engouffre, un hiver — meurt — pour que quelque chose naisse. Toute une vie pour se retourner et imaginer apercevoir la fournaise d’où l’on vient et la fuir une fois encore, projeté dans une métamorphose de pétales blancs.
Le printemps revient aux êtres vivants — mais pas à la mort. Pourquoi manier la mort, pourquoi la perpétrer ? Alors qu’elle ne nous appartient pas, qu’elle seule nous est inaccessible, inconnue ? Alors que vivre demande tant de soins, permet tant d’amour.
Pourquoi pavons-nous l’esplanade de la mort, le mur de la mort — où rien ne pousse — où l’on attend, où l’on espère faire brèche ?…

photo r.t

désir

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Je reviens au désir — désir revient à moi. Autant le dire, nous ne nous sommes pas quittés — pas tellement quittés mais éloignés par moments, par jeu, sans nous lâcher de l’élastique qui nous tient, qui nous rapproche, nous éloigne… Car il y a toujours quelqu’un à l’autre bout, nous le tenons à distance, le ramenons… Tandis qu’à son tour il fait de même pour nous, il joue avec nous, tu m’aimes ? tu m’aimes pas ? tombe dans l’eau ! remonte sur mon bateau !
Est-il possible que ce jeu d’enfant (mon premier jeu ? sur les genoux de mon père…) perdure toute la vie ? Que ce jeu excitant, insensé reste notre nervure profonde, notre enjeu de vie ?
Tu m’aimes ou tu m’aimes pas ?
— Je t’aime ! Tu es parée de tous les attraits de mon désir, tu t’es emparée de tous mes désirs…
— Tombe dans l’eau !
Remonte sur mon bateau. Il y a toujours quelqu’un à chaque bout. Quelqu’un qui n’est pas toujours quelqu’un, mais quelqu’un d’autre… mais qui n’est pas l’objet du désir. Car désir n’est pas d’objet.
Mais de feu. De mouvement. Comme l’eau.
Désir est du vivant, qui oscille, qui interroge, entre l’eau et le feu.

Marcelle Rivier, huile sur papier, 1957, Musée de Valence

les mots

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Nous nous sommes envoyé des mots. Des mots doux, des mots gentils, des mots fulgurants parfois comme des étoiles.
Ces mots-là nous ont portés l’un vers l’autre. Et donné l’arc-en-ciel de l’amour.

Les mots ont-ils pu s’empiler aussi, échouer, manquer leur but, faisant des murs, des remblais ?

Les mots viennent-ils du fond de nos âges, se détachent-ils des montagnes, brisent-ils leurs chaînes, se libèrent-ils des liaisons atomiques de la matière ?
A quelle lumière, à quel feu aspirent-ils ?

Ont-ils tant de pouvoir, que nous les maîtrisons, les dressons comme chiens, comme routes, comme règles ?

Qui sommes-nous alors ?
Qui serions-nous, sans ces mots, nos seuls bras, nos seules mains pour nous attraper et nous tenir ?

 

photo r.t

amour

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Tu m’as parlé.
Je sais que de toi mieux vaut ne rien dire — personne ne sait rien, personne ne peut oser, ne peut prétendre à une vérité sur toi, à une mainmise sur ton épaule, Amour. Mais puisque tu m’as parlé, je dois l’avouer, j’avoue : tu m’as fait mal, tu as empaumé mon ventre, tu t’es pressé comme une argile, comme un fruit pour t’expulser sournoisement de mes entrailles relâchées après cette nuit claire, après ces jours de travail, après ce tricotage du château de mes rêves.
Tu n’en voulais pas.
Tu n’es qu’un mot fait d’air et de chansons, un mot d’espace qui gonfle et s’envole au-dessus des arbres, des chemins et des mers où les vents te portent. Toi, l’allié du soleil, des danses et des sourires, libre de moi, de sortir et d’entrer où bon te semble, tu m’as parlé, il t’a suffi de t’extirper de mon ventre, doux vocable, pour que je voie ta rondeur et tes bondissements, tes glissades, tes petites cachoteries dans les coins d’ombre.

Kandinsky, Bleu de ciel, 1940, Huile sur toile (100 cm x 73 cm), détail.

hiver

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Adieu famille qui s’éparpille
ce sont de nouvelles connexions qui se font
des neurones des synapses qui promènent leurs axones au gré des champs d’interaction forte ou faible  C’est l’espace du dedans et du dehors qui se tendent et se tâtent et se lèchent et se laissent
La rosée la gelée tombent, la mort s’annonce de loin, elle tient toujours les ficelles, grâce à elles la vie se déroule  Parques  Parkinson  Paradis et Enfer  par hasard  par blizzard partout et nulle part  Fais ton chagrin busard voilà l’hiver après l’été tu chantes encore jusqu’à ton dernier souffle tu murmures tu rends l’âme
Tu rends le corps qu’on t’avait prêté  Tu n’a pas encore tout dit, tu dis
Adieu famille qui s’éparpille  Bonjour amour  Rebonjour inconnu  Reconnu  Reparti Rattrapé au vol  Reçu en plein vol  Le soleil grandit  Tout bleu tout jaune rejaillit  Reprends ta glissade aux pentes contredites compromises inversées  Rejoins ton soleil tes soleils tes nuits tes plongées tes rivières tes autres tes poissons balbutie balle bulle boule  Adieu la parole qui par a bole a bol de farine trempée mouillée d’un baiser donné volé il n’y a pas d’adieu
Hiver vous n’êtes qu’un vilain
Hiver au chagrin
habillé du manteau rouge du malin
malin et demi malin truand ordure de noël père fouettard
je n’aime que la grimace, la soupe à la grimace du charlatan des rues
Noël sans famille qui s’éparpille  Pas d’adieu  Pas de souvenirs à venir  pas d’allant
pas d’élan  Noël aux quatre vents  c’est le bon temps pour crever
Chant de Noël, hymne à la famille, ainsi mettrai mettra mettrons
une petite histoire dans le tronc
le tronc Ducon
le tronc des arbres
le tronc du con
de la Vierge
Noël au bal con au bal des fous et des folles des foireux des enfoirés
c’est la fête à la grenouille, la fête au couillon sans couilles boudin chagrin Hiver c’est fini pisse tes feuilles chie ton marron marron glacé des édentés
vide ton sac papa noël vessie de porc
Que reste-t-il de nos amours  Que reste-t-il frappe tambour
Hiver ne soyez pas chagrin  Il n’est exil que de la langue
Écris, t’amuse à écrire, fais des gammes non pas pour t’entraîner mais pour t’amuser comme d’autres font des mots croisés, les tiens aussi se croisent, la différence n’est pas bien grande, seulement dans l’indéfinition des définitions
les mains se croisent
les doigts se croisent
et se décroisent
et les corbeaux
croassent
et croissent
croissent

le temps

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Je rencontre quelqu’un, à seize siècles d’ici, qui me renvoie la question :

Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais, si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. Pourtant, je le déclare avec assurance, je sais que si rien ne se passait il n’y aurait pas de temps passé ; que, si rien n’arrivait, il n’y aurait pas de temps à venir ; que, si rien n’était, il n’y aurait pas de temps présent.
Comment donc ces deux temps, le passé et l’avenir, sont-ils, puisque le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore ? Quant au présent, s’il était toujours présent, s’il n’allait pas rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il serait de l’éternité. Donc, si le présent, pour être du temps, doit rejoindre le passé, comment pouvons-nous déclarer qu’il est, lui qui ne peut être qu’en cessant d’être ? Si bien que ce qui nous autorise à affirmer que le temps est, c’est qu’il tend à n’être plus.

Saint Augustin (354-430), La Cité de Dieu, livre XVI, chap. IX, 16, Gallimard

Photo r.t, auto shot, 2012

liberté

Autoportrait, 1925-1930 huile sur toile, 64,1 x 52,4 cm New York, Whitney Museum of American Art

Je vous le dis, mon amie, les fantômes n’existent pas. Ce n’est pas que je leur dénie d’exister, mais c’est leur être fantôme que je dénonce : ils ne peuvent être nommés ni identifiés. Lâchez-les, si vous en avez dans vos fantasmes, alors leur liberté sera la vôtre.
C’est pourquoi ils ont des chaînes, c’est pourquoi ils font des bruits effrayants, comment tairaient-ils leur condition !
Lâchés, ils sont doux comme des anges, caressants comme le zéphyr, lumineux comme la neige. Ils sont aussi forts, montagneux, violets comme la mer d’un Vallotton, azur comme une pluie de Maurice Denis, et emplis d’expérience.

Edward Hopper, autoportrait 1925-1930