errances

Paul Bailey a stop along the way

Cet homme qui marche, ce wanderer, ou cet autre longiligne, arraché au bronze, ceux qui descendent la dune, à-demi cachés par la brume de sable soulevée par leurs pas, la bouche fermée pour que n’échappe pas l’énergie singulière, mais tout le corps ouvert à la respiration qui défait les pensées, les souvenirs, qui relie à plus grand espace, à plus grande mémoire, et qui donne l’avenir à l’instant…
Ce papillon fraîchement éclos lâché dans l’aventure de l’été, oublieux des profondeurs qui l’ont porté…
Ce rivage d’écume qui jette aux pieds l’horizon…
Errances, pour que naisse le temps.

Paul Bailey – A stop along the way, 2012

existence

Matinée sur la Seine, 1897

Il y a là un bout de ciel dont Monet a le secret. Ce petit bout dans un coin en haut du tableau par où entre la fuite illimitée des souvenirs d’enfance. Ce ciel d’un instant en fuite toujours même et toujours nouveau car il est fait du regard d’un enfant étonné qui l’a en une seule fois chevauché dans l’éternité. Alors il reste, comme une parole de l’Univers, un lieu d’entrée dans le sens de l’existence.
Tout le reste du tableau qui bouillonne, tout cet en-deçà qui piaffe, c’est bien du Monet aussi, c’est bien du remplissage de vie, de l’exultation à touche que veux-tu.

Claude Monet, Matinée sur la Seine, 1897
remerciements à n.c. qui m’a fait connaître ce tableau

soumission

1945

La consommation est une forme de la soumission, comme le travail.
Nous l’apprenons dès la naissance. Nous entrons dans la chaîne du consommer pour vivre – travailler pour consommer – vivre pour travailler – consommer pour travailler – vivre pour consommer – travailler pour vivre.
Chacun est mis en ordre de fonctionnement et la société humaine s’est à peu près complètement uniformisée dans ce modèle devenu monstrueuse machine dans laquelle subsistent pourtant beaucoup de grains de sable, qui jusqu’à présent ne l’enrayent nullement.
Il fut un temps pas si lointain où l’on pouvait encore en rire. Mais quand on nous a dit que le monde terrestre était entièrement sous contrôle, on a déchanté.

Fernand Léger – La grande Julie, 1945

évasion

crayon et aquarelle sur papier1927

Un peu de vent rebrousse le ciel presque méchamment et de bleu qu’il était le voilà couvert de gris de noir de blanc.
Mais il se radoucit déjà, se crève sur des lacs bleu clair, s’éparpille.
La ville en-dessous, indifférente, rugit, je m’en aperçois soudain. Je dois l’oublier celle-là, ses véhicules en incessants orages de leurs moteurs à explosion, de leurs cinglantes trombes. Toute cette vie que je n’en finis pas de quitter. Il faut quitter, se résoudre à quitter, lever les yeux au ciel ou gratter le crayon sur le papier.
Trouver quelqu’un là-haut, ou ici-bas sous la main énervée. Quelqu’un là où il n’y a personne.

Edward Hopper, crayon et aquarelle sur papier, 1927

dialogue

room in brooklyn 1932

À nouveau je suis saisi par cette conscience que toutes ces voix médiatiques, plus ou moins spectaculaires, plus ou moins glossy, plus ou moins pétantes, se sont emparées de ce que je pense, de ce que j’ai pensé déjà.
À nouveau, enfin, j’émerge, après une période d’engloutissement dans la radio, dans l’internet, dans mon propre désir.
Si bien que j’apprends — et que j’oublie d’apprendre de moi-même. Que je me nourris, intellectuellement et viscéralement, en alternance.
Je me fatigue l’estomac, les yeux.
J’expérimente, pour moi-même, ces points critiques que l’on passe, entre l’un et le tous, l’individu et l’espèce, entre soi et le monde.
Jusqu’à ce point désemparé sans toi, sans un dialogue.

Edward Hopper, Room in Brooklyn, 1932

séparation

Leonard Freed

Tout le monde est tellement loin de tout le monde — les bras accrochés — mes bras encore accrochés à toi comme du lierre, mais à qui ? C’était ce que cette photo me rappelait, c’était un rêve.
J’étais toujours à moitié vivant et à moitié ailleurs, mais où ?
Quand on s’endormait, quand on acceptait d’endormir la partie vigilante de soi, alors on entrait dans l’action, on était la vie nue. Je sais avoir vécu à moitié parce que les mots ne me portaient plus. Ils m’avaient abandonné. Désespérément mon corps les cherchait, s’accrochait à leur trace, à leur aura, à leur parfum, à leur désir. Parce que le désir de l’autre me creusait. Je sais que j’ai vécu tout ce temps mutilé, que j’avais mal.
Il y a cet instant où j’ai très bien compris, où me retournant j’ai aperçu le passé tel qu’il était : à moitié moi. Parce que l’autre moitié n’était pas encore cette moitié qui peut parler aujourd’hui, qui sait qu’à chaque pas correspond un mot et que ce sont tous ces mots qui font le chemin. Que l’autre, que les autres, vos maîtres, vos parents, vos inconnus retiennent la moitié de vous-mêmes dans leurs mots non prononcés, leurs mots non sus.
Mais moi qui les cherchais jusqu’à la nausée dans la couleur des eaux de la rivière, dans la montagne, les arbres, dans le parfum de l’air, les mots qui étaient un trop, trop de promesse, trop de satisfaction, trop de rêve, ces mots qui peut-être auraient trop comblé d’attente, comblé de bonheur. A l’heure de ne plus revenir en arrière — bientôt 68 ans. 20 ans en 68, 68 aujourd’hui — et chaque jour a apporté sa lumière, et son oubli. De plus en plus d’oubli, et de plus en plus de lumière. Aujourd’hui, quelque chose de nouveau, encore — cette appréciation sans ombre de la photo en noir et blanc — ce plaisir sans réserve, cet intérêt total, sans regret de la couleur, sans jugement sur l’effet. C’était ça, de jour en jour, la différence, apprécier les choses telles qu’elles se montraient, en percevoir la beauté sans réticence, sans délai, sans préventions.
Je viens de comprendre ce qu’est une photo. Comme un peintre un beau jour, à force d’aller au Musée, finit par comprendre la nature de ce travail. Un monde nouveau vient de s’ouvrir. Celui qui était demi-éclos entre deux autres, depuis si longtemps coincé, est né au grand jour. Un grand jour et rien ne sera plus jamais comme avant.
Le bébé s’accroche, la jeune maman s’accroche, les bras se tendent, les corps se tiennent et tiennent à cette nouvelle lumière photographiée. Dans mon souvenir tombe la nuit sur l’enfance accrochée comme du lierre à des parents de chiffon ou d’écorce ou de murs, ou de terre, ou de nuages, à des choses assoiffées de paroles qui ne venaient pas, qui attendaient d’être perçues comme de simples souvenirs, de simples désirs de réminiscence.
La photo est devenue une photo, le monde s’en est séparé parce que l’âge est venu de penser la séparation. L’homme se décroche, tout comme une pellicule à la surface de l’écorce terrestre.

photo de Leonard Freed, courtoisie de Marie Franck

sous les nuages

P1060865

j’ai appris a
j’ai appris b
et le reste

en attendant l’heure de la récré
qui n’existe pas
ici sous les nuages

je ne sais rien
et je vais encore m’endormir
je ne sais pas où

pour vivre et pour mourir
je m’en remets à Dieu
qui n’existe pas

texte vers 1975
photo du jour