la vie en commun

Soaz Saahli -  Voler, 2015

La vie en commun, sait-on encore que c’est cela qu’on éprouve quand on aime une fille, un homme, un enfant, une fleur, un arbre, une rivière, un oiseau ?
La place commune, sait-on encore que c’est là où on aimerait se rejoindre pour laisser éclater la joie partagée, laisser déborder l’hommage aux justes, aux héros ?
La scène commune, la part commune, l’œuvre commune, sait-on que c’est de leur perte que nous souffrons,
de les rêver que nous peignons ?

peinture de Soaz Saahli

Soir de Noël

aquafenetreLe soir faisait une ronde bleue autour des fenêtres. Les montagnes, les arbres, les maisons, tour à tour entraient dans la ronde et devenaient bleus.
Tout est complètement bleu quand le père Noël s’éveille.
Il s’est perdu !
Tellement perdu, sans maison, sans chemin, sans même un caillou blanc, perdu emporté comme une balayure par le vent, emportées ses bottes, emportés son manteau, ses cheveux, sa barbe, perdus ses jambes et ses bras, son ventre, sa figure, il a même perdu son nom, personne ne l’appelle plus le Père Noël, d’ailleurs il n’y a personne, il n’y a personne nulle part.
Et nulle part est tout bleu, tout bleu, tout bleu.
Il se dit qu’on serait bien là pour dormir, mais il n’a plus sommeil. Depuis un an qu’il dormait !
Il commence à s’ennuyer. Qu’est-ce qu’il pourrait bien faire… avec ce bleu ?
Il décide d’en faire des lunettes !
Heureusement, à nulle part, c’est facile de faire des lunettes avec du bleu :
Il faut regarder, bien regarder, tout grand tout rond pour entourer le bleu.
Et bientôt… les lunettes sont prêtes !
Ah quel bonheur il se dit, je vais retrouver mon chemin, et mon corps, et ma maison, là-bas… un petit caillou blanc !
Oh c’est une étoile ! (il s’approche) humm, elle sent les pommes cuites…
Mais c’est l’heure du dessert ici !
Tout excité, il frotte ses mains sur ses genoux… Mes genoux !
Je retrouve mes genoux… et mes mains ! et là, devant moi… c’est mon assiette !
Il entend derrière lui qu’on l’appelle :
Eh Jacques, tu dors ? Eh ! Jacques Durand !
(chic, se dit-il, j’ai retrouvé mon nom : Jacques Durand.) Non non, je ne dors pas, elles sont bonnes ces pommes !
Et les enfants de Jacques Durand se mettent à rire.
Ils parlent de noël. (hmm hmm… se dit le Père Noël, ils font leurs commandes, écoutons bien.)
Et il écoute les commandes des enfants, sans rien dire. Il verra bien ce qu’il peut faire.
Puis c’est l’heure de se coucher.
Il est bien content de retrouver son lit.
Mais comme il n’a toujours pas sommeil (depuis un an qu’il dormait !) il commence à s’impatienter dans le lit, dans le lit de Jacques Durand, et dans le corps de Jacques Durand il commence à s’énerver, parce que dans la tête de Jacques Durand il y a beaucoup de bruit et de bousculade et de commissions à faire et d’argent à dépenser et de couleurs brillantes qui l’étourdissent !
Alors, il part dans un rêve, un rêve lointain. Et en chemin, il oublie.
Il oublie de courir, il oublie de marchander, il oublie les bruits, les couleurs, il oublie tant et si bien qu’il se retrouve nulle part, complètement perdu…
sans rien ni personne, que du blanc !
Du beau blanc comme peluche, qui donne envie de toucher.
Il se dit qu’il se ferait bien une grosse boule, une grosse boule de neige.
Mais comment faire ?
Heureusement, à nulle part, c’est facile de faire une boule avec du blanc !
Il faut glisser tout rond, tout grand, pour entourer le blanc,
et bientôt… la boule de neige est faite !
Ah quel bonheur il se dit, je vais retourner sur la Terre…
Et voilà qu’il se met à neiger.
Enfin tranquille ! pense le Père Noël
qui se laisse tomber en silence un peu partout…

En bas tous les gens en récupèrent un morceau et s’écrient au matin de noël :
Il est passé ! Il est passé ! Venez voir il est passé !
Les enfants ont bien vu qu’il est passé, et ils ont regardé partout mais évidemment, le Père Noël…
Il avait encore disparu !

écrit pour Anne, un soir de décembre 1972, je crois

Magie de soltice

photo 22 dec 2014

J’ai marché au soleil sur l’estacade, pensant à l’Estaque peint par Derain et tant d’autres de mes aimés peintres du XXè siècle, même si de là on voit Chamrousse ensoleillé et non la mer, le bleu intense est dans le ciel et j’ai au corps une chaleur douce de pomme de pin. Derrière moi au-dessus du banc où je me suis adossé des grappes de baies rouges se répandent en abondance, devant les gens passent, marchant, roulant à vélo, en voiture, en tramway. Quelques uns se sont arrêtés, comme moi, l’un posant ses béquilles, couché de tout son long, l’autre, rasta man, un cahier devant lui, écrivant de temps en temps, à côté d’un énorme sac baluchon. Un autre appuyant son vélo et entamant des dialogues enjoués avec les passants. Je pense à mon fils, qui réside dans cette ville même s’il se déplace beaucoup, que je sens proche mais peut-être suis-je pour lui lointain, tant il est vrai que la présence, l’absence, la proximité ou la distance sont des choses complexes, voire magiques. Pour moi les couleurs — des fruits, des plantes ou du ciel, de la mer, — la lumière de la neige sur la montagne, l’odeur de l’air, une enfant qui me sourit ou le parfum d’une passante, toutes choses présentes sont les fétiches, les talismans, les offrandes, les grains du sable, les gouttes du sang du poulet qui peuplent un roman de Tobie Nathan et qui disent la complexe magie du monde où nous vivons. Les photographies, les bouts de textes que nous postons sur les réseaux ou avec lesquels nous jonglons ou circulons dans la foule, les pensées tout comme les baisers, les gestes, les paroles, sont autant de ponts ou d’estaques.

photo r.t 22.12.2014

sans titre

les constructeurs 1951

Il n’y a pas d’histoire qui tienne debout.

Je les aime toujours passionnément, les constructeurs déconstructeurs. Léger, Les anges. Mes parents m’ont vu tomber de leurs valises en sortant de la guerre. Ils m’ont mis à l’école de Jules Ferry et de Victor Hugo, c’est tout ce qu’il y avait, blouses grises du siècle passé, poussière et bancs de bois.

Je me souviens mon père disait « Il travaille aux ponts échaussés » et ça me fait toujours penser aux grues, aux échassiers, aux pieds boueux. C’est lui qui m’a appelé René, qui a déclaré à la mairie ce prénom qui n’était pas prévu. Il en a rajouté deux autres, le sien et celui de son père. Et lui dans ses prénoms il porte Fernand.

De ma mère, j’ai l’espace. Car le jeune homme enlevé à la montagne de Durance et assigné à la boucherie humaine juste au pied de la petite chapelle de ND de Lorette fut sauvé. Il put revenir donner à une fille ce nom de fleur fragile, de l’Italie, dit-on. Pour elle aussi, je reviens de loin.

Fernand Léger, Les constructeurs, 1951

Le lent gage

Hélène Duclos expo Crest 2014

Le lent gage du langage c’est l’art et la manière dont tu vas te raconter les choses, et dont tu vas tenter d’user pour en faire communauté.
Le langage range, dérange, s’arrange, s’arroge, fait le gros dos, fait l’ange, retombe toujours sur ses pattes, même cassées, on peut toujours les raccommoder, mais seuls les enfants savent vraiment bien y jouer.
Ou les puces. Moi j’ai une puce à une oreille. Oui mais je suis en train de la dresser.

peinture d’Hélène Duclos, 2014

La psychanalyse

marine à Dieppe 1952

L’objet de la psychanalyse n’est pas l’âme humaine mais le langage. Elle vit de cette matière matricielle pleine et mouvante. Le voyage y est sans amarres. Un jour on échoue sur une rive mais son mouvement continue de vous habiter à jamais, même discrètement.

Nicolas de Staël, marine à Dieppe, 1952

Plus loin

014-brassai-1960 RMN

Un temps de silence. Un autre. Un autre temps de silence, encore.
C’est dans ce silence intermittent que se reforment les liens que vous avez brisés en quittant les cadres.
Brisés avec vous-même.
Vous voyez alors que les seuls liens qui comptent et qui se reforment toujours sont ceux qui vous tiennent à vous-mêmes.
Des liens qui ne sont pas amarrés à l’extérieur.
Alors, pas à pas, de perte en perte, d’abandon en abandon, vous existez davantage, en vous grandit ce faisceau d’énergie qui vous constitue et qui jette ses bras tout autour.

photo de Brassaï, 1960

Préambule

Arp, homme à la fenêtre 1930

Pour le moment je dois me garder des portes de sortie — c’est curieux qu’on puisse employer la même expression pour dire deux choses contraires : pouvoir sortir, et se préserver de le faire, grâce à la porte, qu’on peut franchir dans les deux sens.
Après le nid maternel, après l’école, après les études, après les semblants de métiers, le pied ne tient plus qu’à un fil au cadre. Ce fil, qui me servait à vous attirer dehors un tant soit peu.

Jean Arp, homme à la fenêtre, 1930

cours d’eau et des vies

photo Grenoble 30 juin 2012

Nous pouvons facilement sortir des cadres du lycée, pour peu que les professeurs le désirent.
Un jour j’apportai ce texte de PEV, pour alimenter un projet d’action éducative qui, par le théâtre et la vidéo, touchait à la fois aux domaines scientifique, littéraire et citoyen. Les lycéens s’en sont emparés avec un bonheur gourmand et beaucoup de créativité.

Il y a beaucoup d’eau sur la Terre…

Vous croyez vraiment ? Alors, écoutez bien :

Si la Terre avait la grosseur d’une orange, toute l’eau du monde (océans, mers, cours d’eau, lacs, eaux souterraines, eaux en suspension dans l’air et toutes les autres) ne représenterait, en volume, qu’une toute petite goutte déposée sur l’orange.
Les ¾ de cette goutte seraient composés d’eau de mer, salée, non consommable par l’homme.

Un quart seulement serait de l’eau douce.

Toute l’eau douce du monde serait donc représentée par une tête d’épingle enfoncée dans l’orange.

Cette minuscule quantité d’eau douce n’a jamais varié.
Elle est toujours restée la même. Elle parcourt un cycle immuable.
Elle a été bue par les diplodocus puis rejetée par eux, bue par les hommes et rejetée par eux.
Aujourd’hui les hommes la polluent au-delà de toute possibilité de récupération…

Alors soyez prudents : l’eau douce est une matière de plus en plus rare.
Économisez-la. Soignez-la. Elle vaut mille fois plus que le pétrole, car l’homme peut se passer de pétrole.
Mais il ne peut pas se passer d’eau.

L’homme peut vivre 50 jours sans manger.

Il meurt après 4 jours sans eau…

Paul-Émile Victor
Photo r.t

en sortant des cadres

Thami Benkirane autoportraitC’était plus qu’un pas de côté.
Idir Tas dans « Les genêts sont en fleurs » raconte la sortie de l’école, quand les enfants courent au pied d’un grand arbre, où les attend un vieil homme. Ce n’était pas le « soutien scolaire », c’était plutôt la culture citoyenne, celle que nous devons reconstruire aujourd’hui parce qu’elle manque et que l’école n’y suffit pas : à la fois mémoire, histoire, éthique, imagination, plaisir et tendresse devant la vie.
C’était une véritable institution, on l’appelait « le cercle des conteurs ».

Au pied de son châtaignier, Ahmed commence à se mettre les mots en bouche et fredonne une vieille berceuse.
De temps à autre, il consulte le soleil.
Dès que son ultime rayon aura dépassé la colline empourprée, les enfants quitteront l’école. Ahmed entendra aussitôt leurs cris, des cris bondissant de joie qui l’atteindront en plein coeur. Une éblouissante lumière l’envahira alors. Quelque chose de magique comme un fluide porteur. A la pensée que le cercle des petits conteurs se reformera bientôt, le vieil homme en a le corps et l’esprit tout réchauffés déjà.
Ils arrivent toujours comme le soleil franchit le haut du col, à l’ouest de la vallée. De les voir arriver encore tout pleins d’entrain après ces heures studieuses passées à l’école le flatte secrètement. Il se sentit tout à coup quelqu’un. Il existe pour cette ribambelle de gosses avides d’histoires qui l’écoutent avec des yeux écarquillés d’émerveillement. Et pendant ce temps, lui, il est comme un vieux chat qui ronronne en catimini.
Pour rien au monde il ne manquerait un moment pareil.

http://gaspardnocturne.blogspot.fr/2006/05/les-genets-sont-en-fleurs.html

photographie de Thami Benkirane