Préambule

Arp, homme à la fenêtre 1930

Pour le moment je dois me garder des portes de sortie — c’est curieux qu’on puisse employer la même expression pour dire deux choses contraires : pouvoir sortir, et se préserver de le faire, grâce à la porte, qu’on peut franchir dans les deux sens.
Après le nid maternel, après l’école, après les études, après les semblants de métiers, le pied ne tient plus qu’à un fil au cadre. Ce fil, qui me servait à vous attirer dehors un tant soit peu.

Jean Arp, homme à la fenêtre, 1930

cours d’eau et des vies

photo Grenoble 30 juin 2012

Nous pouvons facilement sortir des cadres du lycée, pour peu que les professeurs le désirent.
Un jour j’apportai ce texte de PEV, pour alimenter un projet d’action éducative qui, par le théâtre et la vidéo, touchait à la fois aux domaines scientifique, littéraire et citoyen. Les lycéens s’en sont emparés avec un bonheur gourmand et beaucoup de créativité.

Il y a beaucoup d’eau sur la Terre…

Vous croyez vraiment ? Alors, écoutez bien :

Si la Terre avait la grosseur d’une orange, toute l’eau du monde (océans, mers, cours d’eau, lacs, eaux souterraines, eaux en suspension dans l’air et toutes les autres) ne représenterait, en volume, qu’une toute petite goutte déposée sur l’orange.
Les ¾ de cette goutte seraient composés d’eau de mer, salée, non consommable par l’homme.

Un quart seulement serait de l’eau douce.

Toute l’eau douce du monde serait donc représentée par une tête d’épingle enfoncée dans l’orange.

Cette minuscule quantité d’eau douce n’a jamais varié.
Elle est toujours restée la même. Elle parcourt un cycle immuable.
Elle a été bue par les diplodocus puis rejetée par eux, bue par les hommes et rejetée par eux.
Aujourd’hui les hommes la polluent au-delà de toute possibilité de récupération…

Alors soyez prudents : l’eau douce est une matière de plus en plus rare.
Économisez-la. Soignez-la. Elle vaut mille fois plus que le pétrole, car l’homme peut se passer de pétrole.
Mais il ne peut pas se passer d’eau.

L’homme peut vivre 50 jours sans manger.

Il meurt après 4 jours sans eau…

Paul-Émile Victor
Photo r.t

en sortant des cadres

Thami Benkirane autoportraitC’était plus qu’un pas de côté.
Idir Tas dans « Les genêts sont en fleurs » raconte la sortie de l’école, quand les enfants courent au pied d’un grand arbre, où les attend un vieil homme. Ce n’était pas le « soutien scolaire », c’était plutôt la culture citoyenne, celle que nous devons reconstruire aujourd’hui parce qu’elle manque et que l’école n’y suffit pas : à la fois mémoire, histoire, éthique, imagination, plaisir et tendresse devant la vie.
C’était une véritable institution, on l’appelait « le cercle des conteurs ».

Au pied de son châtaignier, Ahmed commence à se mettre les mots en bouche et fredonne une vieille berceuse.
De temps à autre, il consulte le soleil.
Dès que son ultime rayon aura dépassé la colline empourprée, les enfants quitteront l’école. Ahmed entendra aussitôt leurs cris, des cris bondissant de joie qui l’atteindront en plein coeur. Une éblouissante lumière l’envahira alors. Quelque chose de magique comme un fluide porteur. A la pensée que le cercle des petits conteurs se reformera bientôt, le vieil homme en a le corps et l’esprit tout réchauffés déjà.
Ils arrivent toujours comme le soleil franchit le haut du col, à l’ouest de la vallée. De les voir arriver encore tout pleins d’entrain après ces heures studieuses passées à l’école le flatte secrètement. Il se sentit tout à coup quelqu’un. Il existe pour cette ribambelle de gosses avides d’histoires qui l’écoutent avec des yeux écarquillés d’émerveillement. Et pendant ce temps, lui, il est comme un vieux chat qui ronronne en catimini.
Pour rien au monde il ne manquerait un moment pareil.

http://gaspardnocturne.blogspot.fr/2006/05/les-genets-sont-en-fleurs.html

photographie de Thami Benkirane

avec mes sabots

Adami, il paesaggio du Tolstoi -acryl s.toile 1976-77

J’ai piétiné des souvenirs
et j’ai trouvé, toujours, une eau limpide.
Partout où je marche je l’emporte avec moi. Elle ne m’appartient pas, elle est commune. Nul rituel ne me l’a donnée. Seulement le regard émerveillé de ceux qui m’ont accueilli.
La famille, ce n’est que cela, le lieu des mains qui nous accueillent. Un jour elles se retirent, mais elles ont été là — et l’eau limpide s’est engouffrée.
Quelquefois les mains savent aussi, comme elles ont accueilli le nouveau-né, ensevelir le mort.
Etymologiquement, sepelire, avant d’être ensevelir, donner une scépulture, était en latin dormir et semble-t-il, de lointaine origine, en sanscrit, vénérer. Ce qui nous indique que dormir contient ce respect devant un mystère.
En passant par la famille,
l’être est nu dans les mains communes qui l’accueillent et dans celles qui le relâchent.
Entre ces deux brefs instants, sacrés s’il en est, escamotés peut-être, les familles sont des cadres plus ou moins sécurisants ou étouffants dont il faut un jour ou l’autre démonter les murs, les portes, les fenêtres, pour lever le camp.

Valerio Adami, il paesaggio du Tolstoi, acrylique sur toile 1977

Les artistes

P1050909Enfant, Jannie attrapait au vol ce qui se disait. Comme elle dessinait aussi, à toute allure, des portraits, une galerie de portraits en cinq minutes ! Elle a fait ça vers huit, dix ans, je crois, il en reste encore – j’essayais de les garder !
Celui-ci, il est au mur maintenant, et Liya, sa petite fille de dix mois, semble fascinée par cette image. L’enfant est lié à la créativité, et la créativité est liée à l’enfance. A l’instant, me chante un refrain :
trempez-la dans l’eau
trempez-la dans l’huile
ça fera un escargot
tout chaud.
Cette souris verte qui courait dans l’herbe, qu’on attrape par la queue, je l’adorais et en même temps j’étais inquiet de ne pas en comprendre le sens, je pensais que les adultes étaient des magiciens !
Je ne voyais en eux que les artistes. Je ne voyais dans le monde que le mystère à conquérir.
Je me suis plusieurs fois trompé de parents, trompé de chemin, trompé de case dans la vie…
et heureusement !
ainsi le soleil d’enfant a continué de briller !

mes amis facebook

patrice monnerie drapé rougeC’est très gentil à vous de « m’identifier »… mais je me demande toujours quel est le sens de votre geste.
Pour moi, il me rappelle des souvenirs d’enfance :
J’avais un oncle, chez qui j’allais en vacances et que j’aimais beaucoup, un homme à la voix chantante, au sourire plein les yeux, aux gestes doux, à la vie rude : il était berger, (éleveur, je devrais dire). Et je le revois qui identifiait les agneaux à leur naissance et les mettait près de leur mère.
Moi aussi j’ai été identifié et mis près de ma mère, et je suis devenu grand.
J’ai identifié à mon tour des enfants, qui ont grandi. Maintenant je suis trop vieux pour être dans les langes ou les drapeaux (je vous signale qu’on appelait « drapeaux » ou « pointes » les couches en coton, triangulaires, que l’on mettait au fesses des bébés. Aux étendages, elles ressemblaient à ces guirlandes de fanions que l’on voit encore accrochées au-dessus des rues ou des places de villages lors des fêtes traditionnelles.

peinture de Patrice Monnerie, étroit drapé rouge

L’émancipation

 

P1130255rIls se réunissent certains soirs d’été dans un vaste ciel au-dessus de la rivière pour d’interminables ballets, jusqu’à la nuit. Ils vont et viennent, tournent, se mélangent, se séparent en deux groupes qui s’éloignent l’un de l’autre puis se jouxtent, se frôlent, se traversent à toute vitesse en miroitant de leurs ailes noires comme des poissons et clament comme des chœurs antiques.
Nul doute qu’ils jouent, qu’ils exultent.
Je m’arrête dix fois dans ma promenade sur cette berge fréquentée mais seuls quelques enfants leur prêtent attention.
Le peuple des corbeaux freux vit près de nous et nous donne ce spectacle d’une création commune spontanée, où tous les talents – le moindre petit talent – à l’instar des parcelles de l’eau dans la rivière, ont leur place et jouent leur jeu.
Je reste le nez en l’air à les regarder aller et venir, animer le ciel de leur flot, de leurs vagues, de leurs grands drapés noirs, de leur ruissellement et de leur clameur ; à imaginer que l’humanité toute récente encore (en regard des dinosaures que sont les oiseaux) un jour lointain pourrait atteindre à des sommets de joie, d’art et de bonheur d’être au monde ; elle n’écrirait plus ses regrets, ses griefs, ses espoirs, ne se prendrait plus les pieds dans les fils coupants et tranchants de ses désirs fragmentés et aveugles, ne s’étranglerait plus dans les liens de la famille, du travail, de la patrie, et de la religion.

Ce matin

Parce que vous avez demandé de mes nouvelles.

Image

Le temps qu’il fait – hommage aux libraires (et à beaucoup d’autres)

Les nuages et la pluie donnaient des assauts au soleil
qui se réfugiait derrière la grande vitrine ornée de la belle étoile
je me souviens qu’il y a un beau texte de Delteil nommé « à la belle étoile »
une étoile jaune aurait noté Georges Pérec qui remarquait la couleur des choses
tout simplement
comme Jacques Prévert avant lui
la pluie et le beau temps
et derrière la grande vitrine à l’enseigne de la petite étoile
jaune, le soleil
s’était réfugé
et moi aussi
nous étions nombreux, des Tchéchènes, des Cosaques, des Syriens, des Algériens et des ratons laveurs, bien sûr, surtout des noirs, des blancs, des rouges, des jaunes, des po de pin des tur des relu tu et tu
je et tu te souviens-tu de ce beau livre ?
Et puis le soleil est ressorti et nous aussi
et j’emportais avec moi un petit sac en papier blanc à l’effigie de l’étoile jaune – la bonne mère – avec dedans « Automobile Club d’Egypte »
Je me souviens de ça ce matin en me réveillant.
Et j’étais allé aussi à Notre Temps, dans la Grand Rue, Valence, boulevard des livres, du soleil et des gens
tout beau tout frais
qui va vers la mer
vous connaissez ?

Élina à Saint-Aygulf

Image« Impermanence »

« Je profite d’un rayon de soleil, à l’abri du vent. La mer est déchaînée. Le bruit des vagues est puissant et incessant. En réalité cela ne représente rien à l’échelle de la planète, ou de l’univers. Je laisse pénétrer en moi la pensée que tout ira toujours. Quoi qu’il arrive. Je traverserai ce que j’ai à traverser. Jusqu’à la mort, et au-delà. Je suis là. La question me taraude depuis tout temps, où que je sois : qu’est-ce que je fais là ? Et aussi qu’est-ce que je suis en train de faire ? Souvent, je ne le sais pas. Je me laisse imprégner des couleurs de la mer. Des teintes vertes et bleues du paysage tout entier. Les gris chauds des sables et des rochers. Et la blancheur de l’écume rafraîchissante. »

St Aygulf, 26 mars. Élina

Le marcheur solitaire

promeneur solitaireFratello a écrit simplement Gérard en titre du message par lequel il annonçait la mort de son frère. C’est ainsi que j’ai su que je perdais un frère moi aussi. Je l’avais rencontré ce frère mais nous ne nous étions pas parlé, pour ainsi dire. C’était un solitaire. Il peignait. Quelqu’un a mis de la musique sur son tableau que je préfère, un tableau de silence, pourtant. Et le silence est préservé. > Regardez < car la musique se regarde tout autant que le silence s’entend.
Le frère que je n’ai pas eu vient maintenant à ma rencontre, par ce tableau que je trouve dans le message de Gérard et que je perds ensuite. Et quand je tente de le retrouver, il me revient avec une musique, d’un frère ou sœur que je ne connais pas. Celui et celles que mes parents m’ont attribués, que la société m’a désignés comme « miens » ne m’ont jamais été aussi fraternels que ces deux-là. Pourtant je les aime bien, ceux du lien familial, nous avons joué, pleuré ensemble, nous nous parlons et disputons, nous nous touchons mais nous ne nous donnons pas la joie profonde de l’art, nous ne nous donnons pas le risque de notre créativité profonde. Ou pas souvent. C’est la faute à cet abus de langage, l’adjectif possessif. Il y a longtemps que je ne le reconnais plus, celui-là. Depuis l’étranger de Baudelaire, je crois bien, depuis les merveilleux nuages. Mais je ne réalisais pas alors, adolescent, que c’était cet abus de langage – l’emploi du possessif – qui était la source de tous les problèmes.
J’aime remarquer aussi que le titre du frère a changé, dans le passage à l’autre frère, s’il venait de Rousseau, le promeneur, il va aussi vers Alberto, l’homme qui marche.